03. Roman policier

  • BENJAMIN DIERSTEIN : LA COUR DES MIRAGES. L'IDOLE DES JEUNES.

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    Capture d’écran 2022-08-04 à 14.34.02.pngDébutant en mars 2011 avec La Sirène Qui Fume, la trilogie de la PJ Parisienne de Benjamin Dierstein s'inscrit donc dans un contexte historique où l'on observe la lutte acharnée pour le pouvoir entre une droite fragilisée par les affaires et une gauche en quête du graal présidentiel, avant de se poursuivre en octobre 2011 avec La Défaite Des Idoles pour s'achever en avril 2013 avec La Cour Des Mirages qui clôture cette série dantesque. Entre une violence exacerbée s'implémentant parfaitement dans la reconstitution minutieuse d'une actualité au service du récit, on découvrira au travers de cette institution policière, une série aux accents politiques chargée d'énergie qui prend l'allure d'un hard-boiled historique mettant en scène trois policiers explosifs et jusqu'au-boutistes que sont le capitaine Gabriel Prigent miné par la disparition de sa fille, le lieutenant Christian Kertesz amoureux fou d'une call-girl déjantée et la capitaine Laurence Verhaegen rongée par l'ambition. Outre l'aspect politique, on observait avec La Sirène Qui Fume, les aspects peu reluisants de la prostitution "haut de gamme" employant des jeunes filles mineures au travers de la dualité entre Prigent et Kertesz, tandis que l'on abordait avec La Défaites Des Idoles la thématique des financements de partis politiques alimentés notamment par le truchement du pouvoir libyen en pleine déliquescence, ceci par le prisme de l'affrontement entre Kertesz et Verhagen. Pour clôturer cette trilogie, La Cour Des Mirages nous donne l'occasion de nous plonger dans l'univers sordide des réseaux pédophiles par l'entremise d'une enquête conjointe entre Verhaegen et Prigent qui n'a toujours pas renoncé à savoir ce qu'il est advenu de sa fille disparue.

     

    Juin 2012, François Hollande est au pouvoir et la droite déchante, tandis que les purges s'enchainent au sein du ministère de l'Intérieur, à commencer par la commandante Laurence Verhaegen qui doit quitter la DCRI. Mutée à la brigade criminelle du 36, elle retrouve le capitaine Gabriel Prigent qui a réintégré le service après un internement d'une année en HP. Deux flics déchus et brisés qui vont hériter d'une enquête sensible où un ancien haut cadre politique a assassiné sa femme et son fils avant de se suicider. Mais bien vite les investigations vont les conduire dans les méandres de réseaux puissants évoluant dans le milieu de la pédophilie et de la prostitution de luxe tout en combinant des montages financiers occultes afin de favoriser l'évasion fiscale. Taraudés par leurs obsessions respectives, Verhaegen et Prigent vont s'enfoncer dans les arcanes d'une organisation criminelle sordide bien implantée dans les hautes sphères du monde politique qui a tout intérêt à ce que leur enquête n'aboutisse pas. Un plongée en enfer, sans retour, dans un univers impitoyable de barbarie.

     

    La Cour Des Mirages désigne ces bacchanales infernales des années 70 où adultes, hommes et femmes, se côtoient en abusant d'enfants enlevés pour l'occasion, ceci sous l'égide d'un inquiétant maître des lieux déclamant quelques textes philosophiques, d'où son surnom Le Philosophe. L'un des enjeux du livre consiste donc à découvrir l'identité de cet individu captieux et des complices qui l'accompagnent pour alimenter les geôles de son domaine avec de très jeunes enfants. L'autre enjeu de l'ouvrage se focalise sur la fille de Gabriel Prigent dont on suit les détails de son enlèvement en guise d'introduction tout en se demandant si son père va enfin découvrir, six ans plus tard, ce qu'il lui est advenu. Marqué par l'affaire de La Sirène Qui Fume on retrouve donc un flic obèse, plus ou moins brisé qui carbure aux antidépresseurs mais qui retrouve un regain de vigueur avec une enquête qui le conduit sur les traces d'un réseau pédophile pouvant avoir un lien avec l'enlèvement de son enfant. Pour cadrer ce flic borderline, la capitaine Laurence Verhaegen va l'accompagner dans cette quête dantesque tout en rendant compte aux nouvelles officines en place de l'avancée des investigations. Mais déchue de son grade de commandante, isolée de par ses accointances avec les anciens hauts fonctionnaires sarkozystes, cette policière va s'impliquer dans les méandres d'une enquête éprouvante qui va remettre en question toutes ses certitudes. Dans cet ouvrage à la fois brillant et explosif, Benjamin Dierstein passe donc en revue tous les aspects de la pédophilie en mettant en scène victimes et prédateurs qui se côtoient dans ces rapports biaisés, abjects qui deviennent parfois insoutenables au gré d'une écriture sèche, dépourvue d'effets de style qui ne font que renforcer la sauvagerie de scènes éprouvantes. Pour autant, il n'y a pas d'excès dans cette intrigue maîtrisée qui se rapporte toujours à la rigueur de l'actualité de l'époque en évoquant notamment les aléas de l'affaire Matzneff ou la mise en lumière des écrits de Daniel Cohn-Bendit afin de mettre en perspective les contours de cette enquête terrifiante de réalisme qui s'achèvera d'une manière abrupte afin de clouer le lecteur sur place en ne lui laissant aucune bride d'espoir quant au devenir des protagonistes et à l'avenir de ces réseaux pédophiles qui semblent toujours renaître de leurs cendres. Un roman époustouflant qui clôture magistralement cette trilogie dantesque.

     

    Benjamin Dierstein : La Cour Des Mirages. Editions Equinox/Les Arènes 2022.

    A lire en écoutant : No White Clouds de Strange Fruit. Album : BOF de Strange Days. Epic Soundtrax 1995.

  • Ed Lacy : Traquenoir. Glamour's blues.

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    Beaucoup d'entre nous voient en Chester Himes et ses deux détectives noirs Ed Cercueil et Fossoyeur Jones, l'apparition en 1958 des premiers policiers afro-américains officiant du côté de Harlem alors que Léonard S. Zinberg publiait en 1957, sous le pseudonyme d'Ed Lacy, la première enquête du détective privé Toussaint Marcus Moore, intitulée Room to Swing dont l'action se déroule à New-York et dans un patelin paumé de l'état de l'Ohio, miné par la ségrégation. Auteur prolifique, notamment dans le domaine du genre policier, méconnu en France où Room To Swing parut sous le titre ridicule d'A Corps Et A Crimes, Léonard S. Zinberg, juif athée vivant à Harlem, subit les foudres du maccarthysme l'obligeant à travailler comme facteur afin de subvenir aux besoins de sa femme afro-américaine et de la petite fille qu'ils adoptèrent. Outre son métier de facteur, on retrouve d'ailleurs dans Traquenoir, nouvelle traduction du titre de ce roman, et plus particulièrement dans le profil de son personnage central, cet esprit libertaire, presque contestataire du romancier dénonçant les affres d'une Amérique fracturée. Une belle idée donc de mettre au goût du jour cet ouvrage dans une traduction retravaillée par Roger Martin qui signe d'ailleurs la préface de ce roman emblématique d'une époque dont les stigmates se répercutent de nos jours au sein d'un pays divisé.

     

    Créances impayées, service d'ordre pour des établissements publics, le métier de détective privé n'a rien de glamour et Toussaint Marcus Moore en sait quelque chose alors que sa petite amie le pousse à accepter l'emploi plus rémunérateur de facteur qu'on lui propose au sein de la Poste américaine. Mais lorsque Kay Robbens travaillant pour le compte d'une émission de téléréalité intitulée "C'est Vous le détective !" lui propose deux mille dollars pour suivre un criminel qui a fini par se ranger, celui que l'on surnomme Touie, n'hésite pas une seconde. Néanmoins on passe vite du rêve au cauchemar, lorsque l'on se retrouve dans la chambre de l'homme que l'on suit en découvrant son corps sans vie, au moment même où un policier débarque dans la pièce. Touie comprend rapidement qu'il est tombé dans un piège dont il doit s'extraire à tout prix afin d'échapper à l'accusation arbitraire du meurtre dont il sait qu'il fera l'objet rien que pour sa couleur de peau noir qui en fait un suspect tout désigné. En fuite, traqué, Toussaint Marcus Moore va devoir employer toutes ses ressources et fouiller dans le passé de la victime afin de retrouver l'auteur du meurtre.

     

    Ce n'est probablement pas pour la seule qualité de son intrigue policière que Traquenoir obtint, une année après sa parution, le prix Edgard Alan Poe pour le meilleur roman, mais également pour son regard d'une rare acuité sociale dénonçant la discrimination institutionnelle dont fait l'objet la communauté afro-américaine dans son quotidien que ce soit du côté de New-York ou de la bourgade de Bringstone dans l'Ohio qui prend l'allure d'une prison, tant les restrictions y sont sévères. A New-York, on observe la condescendance de la communauté blanche "éclairée" qui prend Touie à témoin lors d'une conversation, désigné à son corps défendant comme expert de la question raciale de par sa couleur de peau, tandis que l'on distingue à Bringstone la violence journalière de cette ségrégation perdurant comme une tradition à laquelle on ne saurait renoncer. C'est ce regard acéré de la société américaine qui fait de Traquenoir, un roman policier particulièrement brillant où l'ostracisme d'une communauté fait écho à cette chasse au sorcière du maccarthysme dont Ed Lacy fut l'une des cibles privilégiées de par son engagement en tant que militant communiste conjugué à une vison progressiste et pacifiste du monde. Pour autant, l'ouvrage n'a rien d'un brulot acrimonieux, bien au contraire, on apprécie l'écriture sèche et subtile de l'auteur parsemant l'intrigue de ses dialogues ou réflexions teintés d'une douce ironie lancinante qui nous renvoie au quotidien d'un homme au profil original puisque celui-ci n'a rien à voir avec l'image du détective privé que l'on s'est projeté avec Philippe Marlowe ou Sam Spade. Toussaint Marcus Moore doit tout d'abord lutter pour se faire sa place au sein de la société en tant que détective privé noir, ce d'autant plus qu'il est pourchassé par la police qui en fait un coupable tout désigné de par son appartenance à la communauté afro-américaine. Même sa petite amie ne croit pas en son avenir en tant que détective privé, elle qui le pousse à accepter cet emploi de facteur qu'on lui propose. Mais ce vétéran de la seconde guerre mondiale doté d'un physique impressionnant et qui accéda au grade de capitaine, n'est pas dénué d'une certaine présence d'esprit lui permettant de mener à bien ses investigations qui vont le conduire sur la piste d'une victime dont le passé recèle quelques éléments qu'il va mettre à jour en prenant l'initiative plutôt que de subir les contrecoups d'une traque dont il fait l'objet. Mais malgré toute sa bonne volonté, on observera avec Touie une fin en demi-teinte qui reflète, une fois encore, les aléas d'une époque qui n'a rien à voir avec le rêve américain que les médias n'ont eu de cesse de nous projeter en pleine figure et dont Ed Lacy profite d'écorner l'image par le biais de cette émission de téléréalité odieuse consistant à interpeller un criminel pour en faire le clou du spectacle et s'offrir par la même occasion quelques bénéfices publicitaires. Sur tous les tableaux, Traquenoir nous propose donc une vision sans concession de la société américaine au détour d'une bande sonore chargée de jazz et de blues qui ne fait que renforcer cette atmosphère sombre qui plane sur l'ensemble d'un récit séduisant.

     

    Ed Lacy : Traquenoir (Room To Swing). Editions Le Canoë 2022. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Roger Martin.

    A lire en écoutant : Wild Is The Wind interprété par Nina Simone. Album : Wild Is The Wind. 2013 The Verve Music Group. 

  • BENJAMIN DIERSTEIN : LA DEFAITE DES IDOLES. DESTITUTION SANGLANTE.

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    Trash et déjanté sont les deux qualificatifs pouvant désigner l'ensemble de l'œuvre de Benjamin Dierstein et plus particulièrement sa trilogie policière débutant notamment avec La Sirène Qui Fume qui nous plongeait dans les méandres du milieu de la prostitution et plus particulièrement d'un réseau d'escort-girls mineures, victimes d'un tueur sadique laissant toute une série de cadavres démembrés derrière lui. Il faut bien avouer que l'on était secoué par la violence qui émergeait d'un texte imprégné d'une énergie brute alimentant le périple halluciné d'un duo d'enquêteurs dévoyés dont les péripéties se succédaient au rythme infernal de leurs investigations se heurtant parfois de plein fouet en faisant émerger leurs dissensions respectives. Second volet de cette trilogie, on retrouve avec La Défaite Des Idoles le lieutenant Christian Kertesz tandis que la capitaine Laurence Verhaeghen, personnage secondaire du roman précédent, occupe désormais le devant de la scène en donnant une dimension plus politique au récit se situant durant la période électorale de 2012 où François Hollande, chef de file du Parti Socialiste, défiait le président en place Nicolas Sarkozy alors qu'émergeait les affaires de financement occulte de la campagne électorale alimentée par des fonds en provenance du pouvoir lybien.

     

    France, octobre 2011. Même s'il a été acquitté des charges de corruptions qui pesaient sur lui, le lieutenant Christian Kertesz a préféré démissionner en évitant ainsi le risque de nouvelles enquêtes diligentées à son encontre par l'Inspection Général des Services de police. Déchu de ses prérogatives, il travaille désormais à plein temps pour le compte du Milieu corse avec lequel il s'était lié durant ses années au sein de la police judiciaire. Outre la remise à flot d'un trafic de cocaïne, Kertesz doit espionner, pour le compte d'une entreprise de sécurité privée, les dessous d'une multinationale qui souhaite s'implanter en Lybie alors que le pays est en pleine ébullition depuis la chute de son leader Mouammar Kadhafi. C'est dans ce contexte explosif que se déroulent la campagne présidentielle qui oppose François Hollande au président sortant Nicolas Sarkozy et que la capitaine Laurence Verhaegen, proche des hauts dirigeants Sarkozystes implantés au sein des états-majors de la police, enquête sur un meurtre qui va la mettre sur la piste de son ancien collègue Christian Kertesz en lui permettant de se confronter à d'autres policiers dont elle s'est jurée d'avoir la peau. Sur fond de rivalités entre deux courants politiques qui se livrent une lutte à mort pour accéder au pouvoir et aux hautes instances policières, Kertesz et Verhaegen vont s'affronter tout en soulevant des affaires peu reluisantes de corruption qui laminent les institutions du pays.

     

    La Défaite Des Idoles fait référence à la chute de Mouammar Khadafi dont on découvre les péripéties de son exécution qui fait office de prologue à une intrigue sur laquelle plane l'ombre omniprésente de Nicolas Sarkozy, l'autre personnalité adulée, parfois idolâtrée, par un grand nombre de membres des forces de police française avec une hiérarchie noyautée par ses fervents partisans placés durant son mandat comme ministre de l'Intérieur qui lui servit de tremplin pour la conquête du pouvoir. C'est ce vacillement du pouvoir en place que l'on va observer durant la période électorale de 2012 où l'on découvre les mécanismes de corruption avec la Lybie afin d'alimenter les comptes de la campagne présidentielle de l'UMP. On distingue ainsi le télescopage de ces deux destinées au gré d'une intrigue construite sur la dualité entre les deux personnages centraux que sont l'ex lieutenant Christian Kertesz et la capitaine Laurence Verhaegen avec une alternance des investigations qui vont les conduire, parfois à leur corps défendant, à côtoyer toute une série de personnalités inquiétantes que sont les mercenaires, hommes d'affaire et politiciens de haut rang qui ont trempé dans le cloaque de ces connexions  libyennes plus que douteuses. L'intérêt de ce roman énergique réside bien évidemment dans l'aspect réaliste des événements que Benjamin Dierstein égrène notamment par l'entremise des dépêches qui jalonnent l'ensemble d'un récit extrêmement complexe au cours duquel l'on pourrait aisément se perdre s'il n'y avait pas cette rigueur omniprésente qui nous ramène dans le fil de l'intrigue. On appréciera également la folie et le jusqu'au-boutisme de Kertesz, fou amoureux de Clotilde Le Maréchal, "sirène" survivante de l'opus précédent, et dont le parcours semble s'acheminer vers un destin funeste tandis que l'on découvre l'extrême violence mais également la compromission et l'ambition de Verhaegen côtoyant les huiles de la direction de la police à l'instar de Guéant, de Squarcini et de Péchenard qui évoluent désormais dans un climat de fin de règne où tout le monde s'affole face à la montée en puissance du parti adverse que l'on tente de discréditer à tout prix. Tout cela nous donne un roman dantesque s’imprégnant du réalisme de l’histoire qui se décline au gré d’une intrigue policière et politique d’une puissance peu commune qui dévaste tout sur son passage.

     

     

    Benjamin Dierstein : La Défaite Des Idoles. Editions Nouveau Monde 2020. Editions Points 2021.

    A lire en écoutant : Make It Happen de The Record Compagny. Album : All Of This Life. 2018 Concord Records.

     

  • CHRIS WHITAKER : DUCHESS. LA HORS-LA-LOI.

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    chris whitaker, duchess, éditions sonatineOn a beau consulter les rubriques des publications à paraître des maisons d'éditions et programmer avec une certaine impatience un grand nombre de romans à découvrir, il y aura toujours quelques ouvrages qui nous attendent en embuscade au détour du rayonnage ou de l'étal d'une librairie. C'est ce qui fait la magie d'une libraire et de la littérature en général, ceci quel que soit le genre d'ailleurs, avec ces romans qui vous surprennent et qui vous saisissent brutalement sans que l'on ne s'y attende vraiment. Duchess de Chris Whitaker fera incontestablement partie de ces surprises pour l'année 2022 avec un roman qui surfent sur l'émotion et sur la tragédie en découvrant le parcours de vie de Duchess Radley, une jeune fille plutôt farouche, et de son petit frère Robin dont elle s'occupe tant bien que mal en tentant de combler les déficiences d'une mère dysfonctionnelle. Premier roman traduit en français d'un auteur britannique qui en a déjà publié quatre dans sa langue d'origine, on salue une nouvelle fois les éditions Sonatine qui nous avait déjà magistralement stupéfié en 2021 avec L'Accident De Chasse (Sonatine 2021) de David L. Carlson et mis en image par Landis Blair.

     

    A Cape Haven, petite ville côtière de la Californie, Duchess Radley, jeune fille de 13 ans, ne se laisse pas marcher sur les pieds et gare à ceux qui voudraient s'en prendre à son petit frère Robin. Il faut dire qu'avec un père absent et une mère à la dérive, elle a intérêt à avoir un caractère bien forgé pour faire face à cette vie qui ne lui fait pas de cadeau. Du caractère il en faudra pour affronter Vincent King, l'homme qui a détruit la vie de sa mère et qui vient de sortir de prison. Un retour qui ne passe pas inaperçu au sein de cette petite communauté de Cap Haven qui n'a pas oublié les événements tragiques du passé. Et lorsque le drame survient, Duchess doit relever la tête et faire face au monde sans pitié des adultes pour protéger Robin qu'elle aime par-dessus tout, quitte à commettre les pires folies.

     

    Bien que vivant en Grande-Bretagne, Chris Whitaker est parvenu à resituer l'ambiance d'une petite ville côtière de la Californie sans tomber dans les clichés inhérents à la région tout comme la partie du récit se déroulant dans le Montana dépourvue de lieux communs. Avec un sujet délicat mettant en scène des enfants malmenés, on peut rapidement tomber sur un texte imprégné d'une charge émotionnelle larmoyante et mièvre qui vire au pathos. Il n'en sera rien avec Duchess dont le succès de l'intrigue réside dans l'équilibre permanent d'une galerie de personnages attachants et bien campés à l'instar de cette jeune Duchess Radley, protagoniste centrale du roman, au caractère à la fois farouche et impétueux qui lui cause parfois du tort en provoquant notamment quelques erreurs de jugement dues à sa méfiance vis-à-vis du monde adulte. Une grande partie du récit se concentre donc sur la relation entre Duchess et son jeune frère Robin, traumatisé par la mort de leur mère dont il semble avoir été le témoin. Protectrice à l'extrême, on apprécie le sens du dialogue de cette jeune fille déterminée qui nous livre quelques échanges savoureux, notamment avec son grand-père qui les a recueillis dans son ranch du Montana. Mais l'autre aspect intéressant du récit tourne autour de Walk, chef de la police de Cape Haven et de la relation qu'il entretien avec Star, la mère de Duchess et Robin, et son ami d'enfance Vincent King qui vient de purger une peine de prison de 20 ans. L'un des enjeux de l'intrigue consiste donc à comprendre ce qu'il s'est vraiment produit au domicile de Star que l'on a retrouvée morte avec Vincent King à ses côtés qui devient le coupable tout désigné. C'est donc autour de l'enquête de Walk que l'on va découvrir les liens qui unissent ces trois individus que le destin n'a pas épargné durant leur jeunesse. Tout cela nous donne un roman extrêmement bien construit qui dégage son lot de suspense et de rebondissements qui se révèleront bien plus surprenants qu'il n'y paraît au terme d'un récit qui n'est pas dénué d'une émotion salutaire et d'un épilogue en demi-teinte, bien loin des happy end sirupeux auxquels on pourrait parfois s'attendre. On se retrouve donc au final avec un roman plaisant et détonant dont l'adaptation annoncée par Disney peut nous laisser craindre le pire.

     

    Chris Whitaker : Duchess (We Begin At The End). Editions Sonatine 2022. Traduit de l'anglais par Julie Sibony.

    A lire en écoutant : Welcome To The Cruel World de Ben Harper. Album : Welcome To The Cruel World. 1994 Virgin.

  • Valerio Varesi : La Main De Dieu. Miséricorde.

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    la main de dieu, éditions agullo, valerio varesi, commissaire SoneriService de presse.

     

    L'une des grandes particularités du roman policier, ce sont bien évidemment les séries mettant en scène un enquêteur récurrent que l'on prend plaisir à retrouver régulièrement au gré d'investigations plus ou moins variées. Ses habitudes et petites manies, son entourage et bien évidemment l'environnement dans lequel il évolue font partie des plaisirs que l'on éprouve à la lecture de chaque opus. Certains esprits chagrins prétendront qu'il s'agit d'une mécanique narrative répétitive et simpliste portant préjudice à la qualité d'une intrigue qui s'essouffle dans la durée. Contredisant cette assertion les exemples sont pourtant nombreux à l'instar du commissaire Soneri, personnage central des enquêtes mises en scène par Valério Varesi, et que l'on découvrait en 2016 avec Le Fleuve Des Brumes (Agullo/Noir 2016)et dont on partage désormais six enquêtes se déroulant, pour la plupart d'entre elles, dans la région de Parme où les résurgences du passé, et plus particulièrement du fascisme, s'entremêlent aux aléas du présent et des meurtres que cet enquêteur au charme indéfinissable doit résoudre. La singularité du personnage de Soneri réside dans la densité de sa personnalité complexe où l'homme, bien au-delà de son statut de commissaire, s'interroge en permanence sur le monde qui l'entoure en s'attardant sur les périphéries du crime sur lequel il doit enquêter avec une dimension philosophique omniprésente, instillant parfois le doute dans le cours de ses investigations tout en l'interpellant sur le sens de sa carrière de policier. Malgré le vague à l'âme qui semble l'habiter en permanence, le commissaire Soneri est un personnage terrien, très attaché à sa région en partageant avec son entourage proche quelques repas mémorables au Milord, pour célébrer tous les bienfaits d'un terroir qu'il affectionne. Au gré des six enquêtes du commissaire Soneri, le lecteur s'est également attaché à toute une galerie de personnages récurrents tels que Juvara, adjoint fidèle et besogneux, le médecin légiste Nanetti et bien évidement Angela, compagne sensuelle du policier exerçant comme avocate et qui prend une place de plus en plus prépondérante dans le cours des intrigues comme c'est le cas pour La Main De Dieu, nouveau roman de la série qui nous entraîne dans les contreforts des massifs de l'Apennin septentrional.

     

    On découvre sous le plus vieux pont de Parme, le corps d'un homme partiellement immergé dans un cloaque de boue. Appelé sur les lieux, le commissaire Soneri constate très rapidement qu'il s'agit d'un meurtre et que le corps a probablement été jeté en amont du fleuve où l'on retrouve d'ailleurs une camionnette criblée de balles. Se fiant à son instinct et aux premiers éléments de l'enquête, le policier remonte le cours de l'eau qui l'amène au village de Monteripa, niché au cœur des Apennins, non loin d'un col venteux. C'est dans cet endroit reculé que son enquête prend racine alors qu'il se retrouve bloqué par les intempéries. Se heurtant à l'hostilité des habitants, le commissaire Soneri met à jour un conflit d'intérêt qui divise la localité sur l'avenir de ces montagnes majestueuses. Traquant la vérité envers et contre tout, le policier va tout de même parvenir à nouer quelques contacts étroits avec un garde-forestier engagé, un membre d'une étrange communauté vivant recluse dans les hauteurs et un prêtre que l'on a relégué dans ce lieu perdu en guise de punition. Dans cet environnement de brume et de forêts enneigées, émerge quelques éléments d'une enquête qui conduit Soneri dans le sillage de ces cols autrefois utilisés par les contrebandiers et qui servent désormais de lieu de passage pour les trafiquants de drogue. Mais est-ce bien dans ce milieu qu'il découvrira l'identité de l'assassin ?

     

    Avec La Main De Dieu, c'est dans un environnement grandiose que l’on évolue en compagnie du commissaire Soneri au gré d'une atmosphère de huis-clos pesante, contrebalancée par la magnificence des lieux qui nous offre un cadre d'investigation assez particulier. Dès lors, on assiste à une superbe dynamique de l'enquête avec cette remontée dans les hauteurs du massif des Apennins suivie d'une période d'isolement où le policier va devoir composer avec des habitants taciturnes qui se montrent, pour la plupart d'entre eux, réfractaire à une enquête pouvant mettre à jour quelques comportements inavouables. Malgré le silence, Soneri perçoit rapidement la discorde qui oppose les villageois, entre ceux qui souhaitent l'installation d'un domaine skiable et ceux qui veulent préserver l'étendue forestière dans son intégralité. C'est l'occasion pour Valerio Varesi d'aborder ainsi le thème de l'écologie qui devient l'un des vecteurs de l'enquête puisque la victime, homme fort de la région, mettait tout en oeuvre pour imposer le projet de construction de ce domaine skiable controversé. Ainsi, par l'entremise de Cavazzini, le garde forestier surnommé Afro, le lecteur prend la pleine mesure des enjeux animant le village sur le délicat sujet de l'environnement avec un personnage engagé qui permet à Soneri de découvrir la région et cette communauté particulière des Faunes qui lutte pour la préservation des lieux. L'autre personnage incontournable du village, c'est Don Pino, ce prêtre dont la foi subversive a suscité l'ire de sa hiérarchie ecclésiastique qui l’a relégué dans les contreforts de ce massif alpin oublié de tous. Une rencontre entre l'homme de loi et l'homme de foi permettant à Valerio Varesi de mettre une nouvelle fois en perspective les doutes qui animent le commissaire Soneri au gré de ces échanges intenses avec ce personnage trouble et isolé qui semble avoir tout perdu. C'est donc autour d'une succession de mobiles envisageables que l'auteur nous égare à dessein au gré d'une intrigue solide comme le roc qui compose le décor de ces montagnes majestueuses nous renvoyant à la petitesse de notre existence qui bascule parfois au détour d'un crime. Un roman âpre et saisissant comme Valerio Varesi sait les écrire. 

     


    Valerio Varesi : La Main De Dieu (La Mano Di Dio). Editions Agullo Noir 2022. Traduit de l'italien par Florence Rigolet.

    A lire en écoutant : St. Matthews Passion, BMW. 244: N° 1 Chorus I/II de Bach. Album : St. Matthew Passion (Highlights) Karl Richter & Munchener Bach-Orchester. 1994 Deutsche Grammophon GmbH.

  • LAURENT ELTSCHINGER : SUR LE PLANCHER DES VACHES. AMOUR VACHE.

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    Capture d’écran 2022-04-20 à 11.14.55.pngDepuis quelques années, on assiste, en Suisse romande, à un déferlement d'ouvrages dans le domaine de la littérature noire se concentrant plus particulièrement sur l'aspect du folklore ou du terroir avec une propension aux publications régionales qui semblent séduire la population locale appréciant de se retrouver au coeur des lieux qu'elle fréquente dans son quotidien. Au delà de cette caractéristique du terroir, on peine parfois à discerner l'intérêt de ces textes négligeant trop souvent une intrigue demeurant très limitée, voire même quasiment inexistante. Il faudra donc faire le tri dans toutes ces publications pour dénicher quelques romans policiers dignes d’intérêt, présentant cet équilibre délicat entre terroir et dimension sociale qui tend vers l'universalité comme c'est le cas avec la maison d'éditions Montsalvens et sa collection Vanil Noir (polar des terroirs) dirigée par Francis Antoine Niquille, un passionné du genre policier et dont les couvertures caractéristiques de silhouettes noires sur fond rouge, légèrement rugueuses, deviennent gage de qualité, ceci plus particulièrement avec Laurent Eltschinger dont le roman Sur Le Plancher Des Vaches connait un certain succès qui mériterait de dépasser les frontières helvétiques.

     

    A Treyvaux, dans le canton de Fribourg, Conrad, un vieux paysan irascible qui n'a d'attachement que pour ses vaches, vient de perdre trois bêtes coup sur coup et ne se remet pas du malheur qui le frappe ainsi. Maltraitance ou malveillance, les rumeurs vont bon train dans le village, jusqu'à ce que le vétérinaire cantonal confisque le troupeau au grand désarroi de cet éleveur colérique et désespéré qui ne sait vers qui se tourner. Du côté du Jura neuchâtelois, au village des Verrières ce sont trois enterrements que l'on célèbre en moins de dix jours. Mais peut-il y a avoir un lien entre ces deux événements ? L'implantation d'un parc éolien aux Verrières et le projet d'une gravière à Treyvaux peuvent-ils entrer en ligne de compte dans le cadre d'une enquête complexe que le lieutenant Jean-Bernard Brun, surnommé JiBé, va devoir mener en évitant de mettre les pieds dans la beuse.

     

    Second opus d'une série débutant avec Le Combat Des Vierges (Vanil Noir 2021), on retrouve donc le fameux JiBé, inspecteur de police à la Sûreté fribourgeoise, désormais promu lieutenant et qui officie sur un territoire à la fois rural et citadin que l'on découvre par le prisme de l'écriture solide de Laurent Eltschinger qui assaisonne son texte de quelques traits d'un humour saillant conférant ainsi une certaine légèreté à une intrigue abordant des thèmes graves tels que l'adoption forcée ou le suicide au sein du monde paysan. Deux sujets qui ont marqué l'actualité du pays et que l'auteur restitue avec justesse en adoptant le point de vue de Conrad Gaillard, ce vieux paysan fribourgeois renfrogné qui subsiste tant bien que mal avec une exploitation modeste composée essentiellement d'un troupeau de vaches laitières qu'il affectionne particulièrement. C'est autour de ce personnage haut en couleur et particulièrement réussi que gravite une intrigue parfois complexe se déroulant sur le canton de Fribourg mais également dans la région de l'arc jurassien neuchâtelois où l'on perçoit la défiance d'une population face à l'implantation d'un parc éolien qui demeure également l'un des sujets d'actualité de la Suisse romande. Afin de démêler cet écheveau d'intrigues, on va donc suivre les investigations de JiBé, ce policier intuitif et empathique, dont le parcours de vie ordinaire nous permet de découvrir la mentalité fribourgeoise où toutes les couches sociales se côtoient que ce soit du côté d'une boulangerie artisanale du quartier du Bourg ou du côté de la patinoire où se déroule les championnats du monde de hockey sur glace. Loin d'être anecdotiques ou folkloriques, ces aspects du quotidien servent la cause d'un récit intriguant qui part dans plusieurs directions au risque parfois de perdre le lecteur mais que Laurent Eltschinger ramène à bon port au terme d'un épilogue recelant bien des surprises. Au final on apprécie le réalisme d'une enquête inter cantonale bien campée où l'on côtoie les inspecteurs de plusieurs brigades tels ceux de la brigade financière ainsi que les procureurs auxquels JiBé doit rendre des comptes, tout comme son homologue neuchâtelois, dans le cadre d'une atmosphère helvétique habilement restituée. 

     


    Laurent Eltschinger : Sur Le Plancher Des Vaches. Editions  Montsalvens/Vanil Noir 2022.

    A lire en écoutant : Solitude de Herbie Hancock. Album : River - The Joni Letters. 2007 The Verve Music Group.

  • MIGUEL SZYMANSKI : CHÂTEAU DE CARTES. MIROIR AUX ALOUETTES.

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    Service de presse.

     

    
Un nom aux consonances des pays de l'Est pour un prénom aux accents lusitaniens, les éditions Agullo nous invite une nouvelle fois à une rencontre particulière avec Miguel Szymanski, un romancier au profil singulier exerçant également la profession de journaliste que ce soit en Allemagne comme correspondant pour plusieurs grands titres de la presse économique ou dans son pays d'origine, le Portugal, où il a notamment dénoncé les affres d'une politique d'austérité qui a conduit la nation au bord de la faillite. Et pour appuyer ses propos sur un monde de la finance corrompu quoi de mieux qu’une série de polars se déroulant à Lisbonne et mettant en scène Marcelo Silva, un personnage présentant quelques similitudes avec son auteur. Ainsi avec Le Château De Cartes, premier opus de la série, nous faisons la connaissance de cet ancien journaliste en Allemagne se reconvertissant en chef d'une brigade financière chargée de dénoncer les incartades d'hommes politiques acoquinés à quelques banquiers véreux tout en découvrant les charmes de la capitale méconnue du Portugal que l'on surnomme "la ville aux moeurs douces". 

     

    Marcelo Silva a démissionné de son poste de journaliste en Allemagne pour retourner à Lisbonne afin d'endosser la fonction de chef d'une brigade chargée de lutter contre la corruption gangrenant toutes les strates des institutions bancaires et politiques en choisissant "le glaive à la lame affutée plutôt que la plume rouillée" qu'il a remisé dans un tiroir de son bureau. Bénéficiant de l'appui d'une justice désireuse d'en finir avec tout un conglomérat d'hommes puissants et dévoyés, Marcelo Silva va s'intéresser à la disparition d'un millionnaire à la tête d'une grande banque privée du pays en pressentant quelques parfums de scandale autour de cet établissement bancaire à la réputation plutôt sulfureuse. Evoluant comme un poisson dans l'eau dans le milieu de la bourgeoisie lisboète, Marcelo Silva va rencontrer quelques hommes d'affaires et politiciens corrompus, ainsi que des hommes de main chargé de l'éliminer tandis qu'il fraie avec une mystérieuse fille de bonne famille qui en sait peut-être plus qu'elle ne veut bien le dire sur les accointances entre les différents acteurs d'un monde économique dévoyé.

     

    Ne connaissant pas la période dans laquelle se situe l'histoire, on ne sait pas vraiment si l'intrigue du Château De Cartes est basée sur des faits réels. Mais il émerge du récit de nombreuses allusions à la crise économique à laquelle le Portugal a dû faire face durant les années 2010 avec cette sensation que de nombreux édiles ont dû faire du profit en dépit de cette période d'austérité où il se sont enrichis sur le dos de la population et des instances étatiques. C'est en tout cas ce sentiment d'injustice qui anime Marcelo Ernesto Silva Consalinsky, personnage central du roman, bien décidé à lutter contre la corruption et à mettre à jour les systèmes opaques qui régulent un monde financier fragilisé par l'aveuglement de magnats et politiciens persistant à maintenir certains établissements bancaires, ceci en dépit d'une situation catastrophique qui risque d'entrainer tout le pays dans un désastre économique sans précédent à l'instar de cette Banco de Valor Global dont le dirigeant, António Carmona, a soudainement disparu. En suivant les investigations de cet ancien journaliste, devenu enquêteur pour le compte de la police, on découvre donc ces collusions entre banquiers et politiciens qui s'emploient à dissimuler les pertes en les compensant avec les deniers publics ceci afin de privilégier notamment quelques businessmen angolais frayant avec leurs anciens colonisateurs. L'intérêt du récit réside autour de l'écriture dynamique de Miguel Szymanski qui bâtit une véritable intrigue policière pleine de suspense sans se perdre dans les méandres d'explications financières arides et fastidieuses afin de se concentrer sur les éléments essentiels d'une intrigue habilement construite. C'est aussi l'occasion pour l'auteur de nous dépeindre Lisbonne et ses environs en vantant les charmes de la capitale, sans pour autant jouer au guide touristique, en arpentant les rues d'une ville semblant également être victime de la gentrification. Dans un tel contexte, on apprécie Marcelo Silva, ce personnage singulier qui nous sert de guide en fréquentant quelques restaurants sélectes de la capitale où il côtoie toute une galerie de protagonistes au profil singulier à l'image de Margarida, une quarantenaire au charme indéniable possédant un impressionnant carnet d'adresse  dans le monde de la bourgeoisie lisboète. Homme de goût, distribuant les billets de 50 euros comme des bonbons, Marcelo Silva, fait sans nul doute partie de cette bourgeoisie dont il connaît bien les contours lui permettant d'évoluer aisément dans cet univers où l'arrogance semble être une règle de bienséance et à laquelle il fait face avec une désinvolture rafraichissante.

     

    Roman policier nous projetant dans le monde de la finance, Miguel Szymanski distille avec Château De Cartes une intrigue au charme indéniable qui nous entraine dans ce pays méconnu du Portugal et plus particulièrement de Lisbonne où l'on découvre par l'entremise de Marcelo Silva quelques contours peu glorieux d'un gouvernement à la solde des financiers ce qui n'a rien d'un particularisme.

     


    Miguel Szymanski : Château De Cartes (Ouro Prata E Silva). Editions Agullo/Noir 2022. Traduit du portugais par Daniel Matias.


    A lire en écoutant : Mona Ki Ngi Xica de Bonga. Album : Angola 72-74. 2011 Lusafrica.

  • Benoît Vitkine : Les Loups. Noyau de cerise.

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    benoît vitkine,les loups,éditions équinos,éditions les arènesJournaliste et spécialiste des pays de l'Europe de l'Est pour le compte du journal Le Monde, Benoît Vitkine fut lauréat en 2019 du prix Albert-Londres pour une série de six articles faisant référence, pour certains d'entre eux, à l'emprise russe exercée sur l'Ukraine et plus particulièrement à la guerre civile sévissant dans l'est du pays et qui servit d'ailleurs de cadre pour son premier roman policier intitulé Donbass (Equinox/Les Arènes 2020), nom de cette région minée par les conflits entre armée ukrainienne et séparatistes pro-russes depuis 2014.  C'est cet enlisement d'une guerre civile que l'on observe par le prisme de cette enquête policière autour de meurtres d'enfants nous permettant de suivre le quotidien d'habitants ordinaires de la région s'efforçant de survivre dans un environnement hostile ponctué de tirs et de bombardements. On reste en Ukraine, mais on change drastiquement d'environnement social avec Les Loups, nouvel ouvrage de Benoît Vitkine qui emprunte pour l'occasion les codes du roman noir afin de nous entraîner dans les arcanes du pouvoir en passant en revue les accointances entre apparatchiks et oligarques de tous bords gravitant autour d'Olena Hapko qui s'apprête à prendre en main le destin du pays en tant que présidente nouvellement élue, ceci à un mois de son investiture. 

     

    Kiev, 31 mai 2012, Olena Vladimirovna Hapko prépare son investiture en tant que présidente de l'Ukraine qui marquera le début d'une nouvelle ère. L'aboutissement de toute une vie, ponctué par la violence, pour cette femme d'affaire impitoyable que l'on surnomme la "Chienne" et qui a bâti son empire industriel et financier avec une poigne de fer afin de se frayer un chemin au sein cet univers féroce d'un capitalisme sans foi ni loi. Rien n'a été simple durant toutes ces années où elle s'est battue pour conquérir le pouvoir, atteindre le sommet. Désormais, il ne lui reste plus que trente jours pour empoigner les rênes du pays et se forger un destin à la hauteur de ses ambitions afin de régner sur les grandes steppes de l'Ukraine. Mais en tant que voisin omniprésent, la Russie ne l'entend pas de cette oreille et compte tout faire pour conserver son influence au sein du pouvoir et dicter ses propres règles. Pour contrer cette nouvelle présidente, les services secrets russes manigancent en sous-main avec quelques oligarques locaux afin de compromettre cette élection. Il n'y a donc pas de répit pour Olena Hapko qui va, durant trente jours, lutter pour sa survie tout en effaçant les traces de compromissions qui ont émaillé sa carrière. 

     

    Au regard d'une actualité intense, il va de soi qu'un roman noir tel que Les Loups tombe au moment propice où tous les regards sont tournés vers l'Ukraine, dont Benoît Vitkine connaît parfaitement la situation géopolitique qu'il nous dépeint par le biais d'une élection fictive se déroulant en 2012, soit deux ans avant la révolution de Maïdan qui a conduit à la destitution du président en exercice refusant de signer l'accord d'association entre l'Ukraine et l'Union européenne alors que le pays est gangréné par une corruption généralisée. Dans ce contexte délétère, on observe l'ascension d'Olena Hapko, extraordinaire personnage tout en nuance, dont on éprouve parfois une certaine empathie durant cette période de trente jours qui la sépare de l'accession au pouvoir, au gré d'un décompte qui rythme les chapitres d'un récit ponctué d'analepses nous permettant d'entrevoir certains aspects émouvants de sa jeunesse et certains éléments déplaisants de son parcours de magnat de l'industrie se calquant sur l'environnement dans lequel elle évolue. A certains égards on peut se référer à la construction narrative de Citizen Kane et ce fameux Rosebud qui, dans l'intrigue, prend la forme d'un noyau de cerise qui va déterminer toute l'orientation d'un roman habilement construit. Tout aussi nuancé, c'est également le personnage Semion Grandes-Mains qui retient notre attention en découvrant ce vieux gangster, autrefois homme de main de la future présidente avant de se retirer des affaires mais qui doit reprendre du service pour protéger celle dont il a toujours éprouvé une certaine affection. C'est avec cet individu sur le déclin que l'on découvre la petite ville de Gouliaï-Polie, lieu d'enfance de la future présidente qui fut le centre d'un mouvement révolutionnaire anarchiste au début du 20ème siècle mené par le personnage historique de Nestor Makhno servant de référence à une jeunesse incarnée par Marko et Katia qui sont en quête de changements au sein d'un pays gangréné par la corruption qui ne leur offre que très peu de perspectives d'avenir. C'est ainsi que Benoît Vitkine dresse le portrait social d'une Ukraine noyautée par une diaspora d'oligarques peu recommandables qui font passer leurs intérêts avec ceux du pays en favorisant parfois cette Russie voisine qui tient à conserver tout prix cette influence qu'elle exerce avec force par le biais d'échanges commerciaux plutôt biaisés.

     

    Compromissions et corruptions assorties parfois d'exécutions radicales, c'est tout un environnement brutal que Benoît Vitkine dépeint avec Les Loups, récit impitoyable d'un univers dévoyé prenant toutes les allures d'un roman noir politique, dont l'uchronie reflète une implacable réalité nous donnant une image plus éclairée de la tragédie que vit l'Ukraine actuellement. Un récit marquant et brillant.

     

    Benoît Vitkine : Les Loups. Editions Equinox/Les Arènes 2022.

    A lire en écoutant : When I Was Thirty Six de Dakh Daughters. Album : Make Up. 2021 Dakh Daughters.

  • Abir Mukherjee : Avec La Permission De Gandhi. Désobéissance civile.

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    Capture d’écran 2022-02-25 à 17.53.05.pngSi l'on consulte le site d'Abir Mukherjee, on constatera avec plaisir que les enquêtes du capitaine Sam Wyndham et du sergent Satyendra Banerjee comportent cinq volumes dont trois sont actuellement traduits en français ce qui présage une réelle évolution de deux personnages qui font désormais partie intégrante du paysage de la littérature policière anglaise. Une série au succès grandissant débutant avec L'Attaque Du Calcutta-Darjeling (Liana Levi 2019) où l'on rencontrait ces deux enquêteurs évoluant à Calcutta en 1919 au sein de la police impériale du Bengale alors que l'empire britannique doit faire face aux mouvements indépendantistes qui secouent l'Inde, nous permettant ainsi d'observer, sur fond d'enquêtes policières, les grands événements qui ont marqué cette période trouble. Comme pour nous proposer une vue d'ensemble des provinces et royaumes composant l'Inde actuelle, Abir Mukherjee nous entrainait, avec Les Princes De Sambalpur (Liana Levi 2020), dans les méandres exotiques de l'entourage d'un maharadjah assassiné à Calcutta et dont la succession met en exergue tous les conflits internes du royaume que le vice-roi des Indes ne manque pas d'exploiter afin d'affirmer son autorité. Outre son aspect à la fois historique et exotique, on apprécie la forme d'ironie qui imprègne ces récits où fiction et faits réels se côtoient dans les entrelacs d'intrigues policières habilement mises en scène autour de deux protagonistes aux caractères ambivalents que ce soit Sam Wyndham et son problème d'addiction à l'opium qui le rend à la fois irascible et vulnérable ou Satyendra Banerjee tiraillé entre son engagement pour l'institution dont il dépend et cette prépondérance à l'indépendance qui anime l'ensemble des membres de sa famille et dont on découvre toute l'ampleur Avec La Permission De Gandhi, dernier opus de la série traduit en français.

     

    A quelques jours de Noël 1921, rien ne va plus pour le capitaine Sam Wyndham qui crapahute sur les toits de la ville de Calcutta pour fuir ses collègues policiers qui ont eu la malencontreuse idée de faire une descente dans la fumerie d'opium où il a ses habitudes. Pour couronner le tout, lors de sa fuite, le voici confronté à la découverte d'un cadavre dont les stigmates sont particulièrement déplaisants avec le manche d'un poignard émergeant au niveau du sternum et les yeux arrachés. Parvenant à échapper à ses poursuivants le capitaine Wyndham se voit confier une enquête avec une victime portant les mêmes blessures. S'ensuit une série de crime qui n'entame pas l'inquiétude des autorités bien plus préoccupées par l'arrivée du prince de Galles, en visite officielle au coeur d'une cité où un certain Gandhi et ses comparses prônent la désobéissance civile. Dans un tel contexte où sa famille soutient cette révolte qui gronde, comment va se comporter le sergent Satyendra Banerjee dont l'appartenance à l'institution des colonisateurs devient inconciliable ? Dans l'ébullition d'une atmosphère chargée d'émotions, les deux enquêteurs vont devoir faire preuve de toute leur persévérance pour résoudre une enquête prenant racine dans les affres de la première guerre mondiale qui fait ressurgir des ressentiments que le temps n'a pas apaisé. 

     

    Smoke And Ashes, on aurait préféré la version littérale en français du titre original mais finalement Avec La Permission de Gandhi traduit sans nul doute l'une des attentes du lecteur qui se demande si le capitaine Sam Wyndham et le sergent Satyendra Banerjee, les deux personnages centraux de la série, vont finalement croiser la route de la figure emblématique de l'Inde incarnant, aujourd'hui encore, le mouvement de la désobéissance civile permettant au peuple indien d'accéder à son indépendance. Si la figure emblématique de l'Inde semble se faire désirer, les deux policiers vont rencontrer l'un de ses partenaires, l'avocat Chitta Ranjan Das, figure de proue du mouvement indépendantiste à Calcutta qui défie les autorités coloniales occupées à organiser les préparatifs pour la venue du prince de Galles en visite officielle dans un contexte plutôt tendu. Dans cette atmosphère historique si particulière, les deux policiers vont évoluer au sein d'une ville en ébullition tout en luttant contre leurs problèmes personnels respectifs que ce soit son addiction à l'opium pour Sam Wyndham ou que ce soit les tiraillements entre son engagement professionnel et l'opprobre de sa famille que suscite un tel engagement pour Satyendra Banerjee. Des personnages tourmentés qui gagnent en épaisseur en nous projetant sur les traces d'un tueur issu des Gurkhas, ces fameuses unités népalaises au service de l'occupant colonial et dont certains membres servirent de cobayes pour des essais de gaz moutarde qui nous renvoie à l'horreur des combats de la première guerre mondiale dont Sam Wyndham est un vétéran. Il en résulte ainsi une intrigue habilement construite oscillant entre fiction et faits historiques qu'Abir Mukherjee distille avec une belle intelligence et une dose de tension savamment travaillée. 

     

    Probablement le plus sombre des trois romans, Avec La Permission De Gandhi nous entraîne de manière plus drastique dans les méandres de la quête de l'indépendance de l'Inde et de ses enjeux qui régissent les intérêts des belligérants autour desquels gravitent deux enquêteurs dont ont apprécie de plus en plus le caractère ambivalent reflet des aléas de l'époque en leur conférant ainsi un supplément d'humanité. 

     

     

    Abir Mukherjee : Avec La Permission De Gandhi (Smoke and Ashes). Editions Liana Levi 2022. Traduit de l'anglais par Fanchita Gonzalez Batlle.

     

    A lire en écoutant : Lead A Normal Life de Peter Gabriel. Album : Melt. 2015 Peter Gabriel Ltd.

  • La Sirène Qui Fume. Impair et manque.

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    Capture.PNGJe dois bien avouer que n'appréciant que très modérément le contenu de la revue Sang-froid, je suis passé complètement à côté de l'œuvre de Benjamin Dierstein, dont les débuts coïncident avec la survenue en 2018 du prix Sang-froid, récompensant un romancier jamais encore publié, avec un jury qui porta son choix sur La Sirène Qui Fume, premier récit de l'auteur. Il faut donc rendre un hommage appuyé à la rédaction ainsi qu'à l'ensemble du jury qui ont mis ainsi en lumière l'une des grandes voix dissonantes de la littérature noire francophone avec un roman policier qui s'inscrit désormais dans une trilogie comprenant La Défaite Des Idoles (Points policier 2019) et La Cour Des Mirages (Les Arènes/Equinox 2022), dernier opus qui fait l'actualité et que j'aurais tout d'abord pu évoquer pour être en phase avec cette sacro-sainte temporalité, ce d'autant plus que les éditeurs et chroniqueurs vous expliqueront qu'il est tout à fait possible de lire ces trois ouvrages de manière individuelle, voire même de les aborder dans un ordre aléatoire. Effectuer une telle démarche, serait une grave erreur qui vous priverait d'une certaine dimension dramatique habitant les personnages qui traversent les trois récits. En entamant La Sirène Qui Fume, le lecteur doit tout d'abord se préparer au choc d'une écriture énergique et déjantée qui rappelle celles de James Ellroy ou de David Peace, même si Benjamin Dierstein s'affranchit avec succès de ces modèles qu'il évoque d'ailleurs lorsqu'il fait référence à ses sources d'inspiration.

     

    Le capitaine Gabriel Prigent est un flic qui traine une sacrée réputation après avoir dénoncé à Rennes un de ses partenaires corrompus. Fraichement muté au 36 quai des Orfèvres, il intègre un groupe de la Brigade criminelle avec des collègues qui l'observent avec une certaine méfiance. Mais pour le lieutenant Christian Kertesz de la BRP, c'est avec défiance qu'il considère ce nouveau venu lui qui est compromis dans un business juteux avec la mafia corse. Entre les tourments de l'un et les obsessions de l'autre, les deux hommes vont pourtant se retrouver à la croisée des chemins autour d'une enquêtes se focalisant sur une série de meurtres de prostituées mineures dont les corps sauvagement mutilés ont la particularité de porter un tatouage représentant une sirène qui fume. Mais mettre à jour un réseau de prostitution pédocriminel comporte certains risques, ceci d'autant plus lorsqu'il implique des fonctionnaires et des politiciens de haut rang. 

     

    La Sirène Qui Fume s'articule autour de l'alternance de deux enquêtes que mènent en parallèle le capitaine Gabriel Prigent dont l'intrigue se décline à la première personne tandis que celle du lieutenant Christian Kerstesz emprunte la voix narrative de la deuxième personne ce qui apporte un certain dynamisme à l'ensemble d'un récit tonitruant ponctué de coups d'éclat spectaculaires qui vous empêchent de reprendre votre souffle. Benjamin Dierstein ne ménage pas le lecteur, bien au contraire, on assiste ainsi aux excès de deux flics que tout oppose, hormis cette folie sous-jacente, émanant de leur passé respectif, qui va les submerger. Mais au-delà le l'outrance qui anime les deux personnages centraux du récit, Benjamin Dierstein corsète son roman dans une rigueur à toute épreuve que l'on retrouve tout d'abord dans le réalisme de l'appareil policier prenant parfois quelques tournures politiques notamment lors de la confrontation entre Gabriel Prigent, représentant syndical de gauche et sa collègue Laurence Verhaegen qui se situe sur la droite de l'échiquier. Cette rigueur, on la retrouve également dans le contexte social de cette année 2011 que Benjamin Dierstein décline par le biais de ces courtes dépêches qui ponctuent l'ensemble du roman en nous permettant de nous remémorer l'ascension et la chute de DSK, l'affaire du Carlton de Lille, la chute du président Gbagbo en Côte d'Ivoire ou l'achat du PSG par une filiale du fond souverain du Qatar pour n'en citer que quelques unes. Loin d'être anodines, ces dépêches, outre le fait de contextualiser l'époque, donnent une tout autre dimension à l'enquête que mêne les deux policiers autour d'un réseau criminel de prostitution de filles mineures, ainsi que tout ce qui a trait à la pègre corse et à son implantation au coeur la capitale et plus particulièrement au célèbre cercle de jeu Wagram faisant l'objet d'une descente des forces de police qui va entrainer sa fermeture définitive en bousculant tous les protagonistes d'une intrigue brutale. 

     

    Avec La Sirène Qui Fume, on oscille donc entre une réalité trouble et une fiction tourmentée que Benjamin Dierstein assemble avec une habilité et une intensité peu communes au cours d'un roman dense dont le final, imprégné d'une violence dantesque, vous achèvera aussi sèchement que l'impact d'une cartouche de 44 magnum.

     

    Benjamin Dierstein : La Sirène Qui Fume. Editions Nouveau Monde 2018. Editions Points Policier 2019.

    A lire en écoutant : Faze Wave de The Cave Singers. Album : No Witch. 2011 Jagjaguwar.