RECUEIL LANSDALE - LE SANG DU BAYOU (USA-TEXAS)

  • Joe R. Lansdale : Sur La Ligne Noire. Le Sang Du Bayou.

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    Capture d’écran 2020-08-02 à 14.53.15.pngDernier roman composant le recueil Le Sang Du Bayou consacré aux ouvrages de Joe R. Lansdale, Sur La Ligne Noire supporte difficilement la comparaison après avoir lu Les Marécages qui constitue sans nul doute le point d’orgue de l’oeuvre prolifique de l’auteur. Pourtant on aurait tord de s’arrêter à cette comparaison futile, ceci d’autant plus que l’intrigue restitue à la perfection l’époque dorée des années cinquantes et son côté clinquant d’un pays dont on devine le revers de la médaille, notamment au travers d’une ségrégation institutionnalisée qui devient, tout comme Les Marécages, le thème central d’un récit se révélant finalement beaucoup plus abouti que son illustre prédécesseur. Avec en point commun l’East Texas traversé par la rivière Sabine bordée de marécages infestés de mocassins, ce recueil rassemble donc trois récits prenant pour cadre cette région pauvre de l’état du Texas dont l’auteur est originaire et qui constitue le décor d’un bon nombre de ses ouvrages dont Un Froid D’Enfer qui s’apparente à un roman noir avec la fuite en avant d’un individu à la fois paumé et sans scrupule, tandis que Les Marécages et Sur La Ligne Noire prennent la forme de thrillers solides s’articulant autour de la famille idéale américaine aux conditions modestes, constituée d’un mari et d’une épouse aimants ainsi que de deux enfants (toujours une fille et un garçon) qui deviennent les personnages centraux de ces intrigues s’achevant toutes deux sur une note optimiste imprégnée de nostalgie.

     

    Eté 1956, Stanley a treize ans et se balade derrière le drive-in que son père vient d’acquérir dans un petit bled de l’Est Texas. A proximité des lieux, il découvre une ruine calcinée partiellement disloquée par la végétation qui a repoussé et trébuche sur le rebord d’une boite métallique qu’il déterre pour mettre à jour son contenu constitué de lettres d’amour évoquant également un drame survenu 10 ans plus tôt avec la mort, durant la même nuit, de deux jeunes filles dont l’une d’entre elle a été décapitée sans que l’on retrouve sa tête. Dans cette région où circulent les légendes le plus terribles, il n’en faut pas plus à Stanley pour enflammer son imaginaire, tout en se mettant en tête de faire la lumière sur les circonstances de drame. Accompagné de sa grande soeur Callie ainsi que de son meilleur ami Richard, le jeune garçon va arpenter la région en quête d’indices pouvant le mener sur la bonne piste. Rapidement, il va comprendre que Buster, le vieux projectionniste noir du drive-in, en connaît un rayon sur les affaires qui ont secoué cette petite communauté. Intrigué par son comportement étrange, Stanley aura bien du mal à se faire un allié de ce vieillard lunatique qui en sait davantage qu’il ne veut bien le dire.

     

    On est avant tout surpris et séduit par le nombre de références culturelles qui émaillent un texte se révélant au final bien plus surprenant qu’il n’y paraît en passant par les films projetés dans le drive-in et le cinéma de la localité dont La Soif Du Mal d’Orson Welles, par les ouvrages que recommandent Buster à l’instar des romans de Conan Doyle et bien évidemment par toute une gamme de comics que Stanley va acheter au drugstore en nous rappelant que Joe R. Lansdale, amateur de comics, est, entre autre, scénariste pour le fameux comic book The Tale From The Crypt. Tout cela nous permet de nous immerger dans cette période des années cinquantes dans cette localité perdue de l’Est Texas et de percevoir cette atmosphère à la fois clinquante mais parfois inquiétante qui émane du texte. Une atmosphère d’autant plus inquiétante que Rosy Mae, la femme de ménage noire, et Buster Abbot Lighthorse Smith, le vieux projectionniste du drive-in aux origines similaires, ne cessent d’intervenir dans le récit en contant quelques légendes ou histoires terrifiantes qui ont marqué la communauté. Baigné dans un tel contexte, on comprend dès lors la fascination du jeune Stanley pour ce type d’histoire et sa volonté de découvrir les entournures d’un drame dont il devine les contours à la lecture de lettres qu’il a trouvées dans une boite enterrée à proximité d’une maison en ruine. On n’apprécie donc la dynamique de cette intrigue avec cette relation qui se noue entre le jeune garçon et le vieux projectionniste qui va faire office de mentor en transmettant tout son savoir. Avec un tel relation, Joe R. Lansdale met une fois encore en exergue toute la thématique violente de cette ségrégation qui semble bien implémentée dans cette communauté à l’instar du quartier noir que l’on découvre en accompagnant Stanley se rendant au domicile de son vieil ami. Que ce soit au niveau du cimetière ou des rapports avec la police, on se rend très rapidement compte que l’ensemble de la société est régie sur ces principes de discrimination qui touche même le père de Stanley utilisant quelques termes racistes pour désigner les membres de la communauté noire, ceci presque à son corps défendant. C’est tout le talent de Lansdale que de diluer tous ces aspects d’un thème auquel il est extrêmement sensible sans pour autant devenir pontifiant tout en nous permettant de nous immerger dans l’ensemble des quartiers composant la petite localité de Dewmont.

     

    Clic, clic, clic (titre de la troisième partie du roman) à l'instar du bruit des engrenages d’un rouage bien huilé, l’intrigue se met en place au gré des suppositions et des interprétations de Stanley et de Buster qui s’alimentent l’un l’autre alors que se dessinent les contours des événements qu’ils déterrent d’un passé dont personne ne souhaite plus se remémorer les aléas. Mais de fausses pistes en fourvoiements, on voit bien que ces deux enquêteurs en herbe ne sont pas prêt de trouver les réponses au drame qui ont couté la vie à deux jeunes filles. Et c’est peut-être bien là que réside tout la talent de Joe R. Lansdale qui fait que les suppositions les plus sophistiquées se heurtent à une logique hasardeuse qui fonctionne assez bien pour un épilogue qui ne manquera pas de surprendre le lecteur et qui font de Sur La Ligne Noire un roman plaisant que l’on apprécie jusqu’à la toute dernière ligne en concluant d’une belle manière ce recueil qu'il faut absolument découvrir pour appréhender une partie de l’oeuvre d’un auteur emblématique de la littérature noire.

     


    Joe R. Lansdale : Sur La Ligne Noire (A Fine Dark Line). Le Sang Du Bayou (recueil) Folio Policier 2015. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bernard Blanc.


    A lire en écoutant : Blue Suede Shoes d’Elvis Presley. Album : Elvis Presley. 1956 Sony Music Entertainment.

  • Joe R. Lansdale : Les Marécages. Le Sang Du Bayou.

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    Capture d’écran 2020-07-25 à 16.47.54.pngDécouvert dans une librairie au rayon des occasions, il y a de cela environ une année, j’avais évoqué Le Sang Du Bayou, un recueil composé de trois romans emblématiques de Joe R. Lansdale que l’on connaît davantage pour sa série de polars déjantés mettant en scène Hap Collins et Léonard Pine, deux enquêteurs atypiques qui se retrouvent embringués dans des affaires pour le moins détonantes et parfois hilarantes avec cet humour grinçant qui caractérise la série. Auteur prolifique, Joe R. Lansdale a également marqué son lectorat avec des récits beaucoup plus sombres à l’instar de ceux qui composent ce recueil débutant avec Un Froid d’Enfer, se poursuivant avec Les Marécages pour s’achever avec Sur La Ligne Noire. Se déroulant dans les années 30 en empruntant les codes du thrillers avec cette série de prostituées noires sauvagement assassinées, un bon nombre d’aficionados de Lansdale considère Les Marécages comme l’un des chefs-d’oeuvre de l’auteur qui a d’ailleurs obtenu le prix Edgar Allan Poe avec cet ouvrage se déroulant comme les deux autres du côté de la Sabine, une rivière située dans la région de l'East Texas et qui fait office de frontière naturelle avec l'état de la Louisiane.

     

    Durant la Grande Dépression des années 30, à Marvel Creek, un petit comté de l’East Texas, le jeune Harry et sa soeur Tom découvrent, au bord de la rivière Sabine, le corps affreusement mutilé d’une femme noire. Les deux enfants pensent qu’il s’agit de la victime de l’Homme-Chèvre, une entité maléfique qui rôde dans les marécages de la région. Pour le père de Harry, constable du comté, ce serait plutôt l’oeuvre d’un rôdeur que la pauvreté a jeté sur les routes. Mais lorsque l’on découvre un second cadavre dénudé, accroché à un arbre et portant les mêmes stigmates, les esprits des habitants s’échauffent ce qui les poussent à s’en prendre à un homme noire qu’ils lynchent sans autre forme de procès. Harry tout comme son père sont persuadés qu’il ne s’agit pas du meurtrier et chacun va enquêter de son côté pour découvrir l’identité de cet étrange assassin qui fait sans nul doute partie de la communauté.

     

    D’entrée de jeu, on salue les qualités d’un narrateur talentueux qui joue avec nos nerfs au gré des trois premiers chapitres avec cette poursuite de nuit dans les travées d’un églantier géant, jouxtant les marécages de la Sabine où deux enfants, après avoir découvert un cadavre mutilé, tentent d’échapper à une présence inquiétante qui entreprend de les traquer. Entité maléfique, rôdeur ou tueur en série, Joe R. Lansdale instaure le doute avec les codes du thriller pour nous livrer un récit à la fois solide et original puisqu’il adopte le point de vue du jeune Harry qui s’est mis en tête de faire la lumière sur cette succession de meurtres qui secoue cette petite communauté de l’East Texas. Avec l’atrocité des exactions qui sont commises et ce point de vue enfantin, le texte oscille entre le fantastique incarné par cet Homme-Chèvre, sorte de légende rurale qui fait frissonner les enfants, et l’enquête policière initiée par le père de Harry qui tente laborieusement, avec le peu de moyen dont il dispose, d’identifier l’auteur de ce qui apparait au fil de l’intrigue comme une série de meurtres sauvages dont les victimes sont principalement des prostituées noires. D’ailleurs la typologie des victimes n’a rien d’anodin puisqu’elle permet à Joe R. Lansdale d’aborder le thème de la discrimination raciale avec toute l’horreur et la violence qui en découle à l’instar de cette scène de lynchage atroce qui n’a rien à envier aux exactions commises par un meurtrier qui a au moins le mérite d’avoir perdu la raison. Mais dans cette logique de ségrégation, ce sont ces vexations quotidiennes que l’on perçoit tout au long d’un récit où l’on distingue la terreur qui anime la communauté noire de Pearl Creek vis à vis de la communauté blanche de Marvel Creek. Se distançant de ces pratiques ségrégationnistes, la famille Crane apparaît comme une exception ce qui permet à Harry tout comme Jacob d’évoluer dans ces deux diasporas afin de mener à bien leurs investigations respectives. C’est l’occasion de rencontrer des personnages comme la vieille Miss Maggie qui en connaît un rayon sur les légendes de la région ou le docteur Tinn possédant quelques notions de médecine légale au grand dam de son homologue blanc qui n’a cesse de le fustiger et de l’humilier. Toute cette colère, cette haine et cette rancoeur apparaissent donc au rythme d’une intrigue riche en tensions et en rebondissements avec cette atmosphère lourde, presque vénéneuse qui enrobe un texte passionnant, restituant à la perfection ce climat poisseux des années 30 qui prévalait dans le sud des Etats-Unis.

     

    Outre la ségrégation, Joe R. Lansdale évoque cette triste période de la Grande Dépression ainsi que ces vétérans de la première guerre mondiale pour tisser avec Les Marécages, un grand récit d'aventure qui va flirter avec le thriller dans tout ce qu'il a de plus brillant. Un roman saisissant.

     

     

     

    Joe R. Lansdale : Les Marécages (The Bottoms). Le Sang Du Bayou (recueil) Folio Policier 2015. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bernard Blanc.

    A lire en écoutant : Red Right Hand de Nick Cave. Album : Let Love In. 1994 Mute Records Ltd, a BMG Compagny.

  • JOE R. LANSDALE : UN FROID D’ENFER. LE SANG DES BAYOUS.

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    joe r. lansdale,le sang des bayous,un froid d'enfer,folio policierMême si les tables des librairies sont encore surchargées de nouveautés en format poche, rien de tel que la pause estivale pour s'aventurer du côté des rayonnages afin de dégotter quelques merveilles de la littérature noire qui se morfondent dans l'attente d'un éventuel lecteur. On peut y faire quelques trouvailles comme ce recueil, Le Sang Des Bayous réunissant trois des plus grands romans de Joe R. Lansdale se déroulant dans le sud-est du Texas, plus précisément du côté de la Sabine, un fleuve qui dessine la frontière entre l'Etat de l'étoile solitaire et la Louisiane. Davantage reconnu pour sa série policière détonante, aux connotations humoristiques, mettant en scène les détectives Hap Collins et Leonard Pine présentant des profils plutôt atypiques puisque l'un est un  ancien activiste hippie un peu feignant tandis que le second est un vétéran du Vietnam d'origine afro-américaine assumant pleinement son homosexualité, Joe R. Lansdale a marqué les lecteurs avec des romans beaucoup plus sombres comme Un Froid D'Enfer (Murder Inc. 2001), Les Marécages (Murder Inc. 2002) et Sur La Ligne Noire (Murder Inc. 2006) qui composent ce recueil. Une belle occasion d'évoquer ces impressionnants romans de la littérature noire en débutant avec Un Froid D'enfer dont l'intrigue prend pour cadre l'univers des freaks.

     

    Incapable d'imiter sa signature pour encaisser les chèques de l'aide sociale, Bill laisse pourrir le cadavre de sa mère dans sa chambre. En attendant de trouver une solution, il voit une opportunité de se faire un peu d'argent en braquant la cabane de pétards qui se trouve en face de chez lui et qui doit être pleine d'oseille à l'approche de la fête du 4 juillet. Mais le braquage tourne mal et le voilà contraint de prendre la fuite en s'engouffrant dans une région marécageuse, infestée de moustique et de mocassins. Défiguré par les piqûres d'insecte, Bill est recueilli par Frost et sa clique de freaks qui le prennent pour l'un des leurs. Intégrant ainsi cette caravane de l'étrange se déplaçant au rythme des représentations se déroulant dans quelques bleds paumés du sud est du Texas, Bill développe quelques amitiés avec les membres difformes de cette communauté. Au contact de ces monstres de foire et à mesure que son visage reprend une apparence normale, Bill s'assagit tout en regrettant les actes du passé. Mais les bas instincts reprennent le dessus avec l'apparition de Gidget, la splendide compagne de Frost, qui fait chavirer les cœurs et embrouille les esprits. Les monstres ne sont pas ceux que l'on croit.

     

    Peut-être le plus méconnu des trois ouvrages du recueil, Un Froid D’Enfer prend la forme d’un roman noir en suivant la trajectoire de Bill Roberts, un looser patenté cumulant les plans foireux et les coups du sort tragiques ponctués d’une certaine malchance qui ne fait qu’aggraver la situation précaire de cet individu plutôt malsain. Avec une plume trempée dans le vitriol, Joe R. Lansdale nous présente donc les errements de ce personnage dénué de tout scrupule qui dissimule la mort de sa mère afin de pouvoir soutirer quelques chèques en imitant sa signature, chose qu’il est finalement incapable d’effectuer. D’un braquage vraiment foireux, digne des Pieds nickelés, suivi d’une traque dantesque dans les marécages, on découvre un homme qui s’assagit au contact d’une cohorte d’êtres difformes qui se révèlent bien plus humains qu’il n’y paraît. C’est ainsi que Joe R. Lansdale aborde toute la thématique de l’exclusion et de la différence au gré d’une galerie de personnages attachants dont les portraits révèlent des personnalités surprenantes à l’exemple de Frost ou de l’homme-chien avec qui Bill va développer de solides liens d’amitié. Sur un schéma plutôt surrané l’auteur développe donc ce fameux concept du mal s’incarnant dans la beauté tandis que le bien se révèle dans la laideur sur fond d’une liaison triangulaire qui devient le point de bascule de l’intrigue en nous dévoilant les contours aussi affriolants qu’inquiétants de la sublime Gidget. On appréciera toute l’ambivalence du personnage projetant toute sa cruauté et son absence de considération qui rejaillit sur Bill dont l’ersatz naissant d’humanité s'estompe tandis que la relation avec cette femme fatale s’intensifie. 

     

    En conteur hors-pair, Joe R. Lansdale restitue cette moiteur typique du sud des Etat-Unis au rythme d’une intrigue soutenue glissant peu à peu vers une ambiance étrange et quelque fois pesante, émanant de cette communauté de freaks, et plus particulièrement de ce mystérieux Homme des Glaces gisant dans un congélateur, qui arpentent cette région désolée du sud-est du Texas. Mais la vigueur du texte provient essentiellement des échanges parfois déjantés entre les divers protagonistes et des situations ahurissantes qui ponctuent le récit à l’instar de cette tornade qui disloque la caravane de camping car et de remorques composant cette troupe de freaks.

     

    Résolument amoral, prélude d’autres récits encore plus sombres, Un Froid D’Enfer est un terrible roman noir dont l’âpreté nous permet d’appréhender les vicissitudes d’une région tourmentée par la précarité et le terrible passé d’une ségrégation violente dont on n’a pas fini de solder les comptes et que Joe R. Lansdale se plaît à mettre en pleine lumière avec un indéniable talent.

     

    Joe R. Lansdale : Un Froid D’Enfer (Freezer Burn). Le Sang Du Bayou (recueil) Folio Policier 2015. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bernard Blanc.

     

    A lire en écoutant : Shout ! The Isley Brothers. Album : Shout !. 1959 RCA Victor.