04. Roman noir

  • Lucien Vuille : La Grande Maison. Ligne sinueuse.

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    Lucien vuille, la grande maison, bsn pressAprès toutes ces années, j'ignore encore si La Grande Maison désigne les services de la Police Judiciaire stationnée à Carl-Vogt où si cette dénomination fait référence à l'ensemble de la police cantonale de Genève. Toujours est-il que La Grande Maison devient le titre du premier roman noir de Lucien Vuille qui a travaillé durant plusieurs années comme inspecteur au sein de cette institution et que j'ai eu d'ailleurs le plaisir de croiser, notamment dans les salles de classe du centre de formation de la police où il a débuté en tant qu'aspirant inspecteur de police. De cette formation et des années où il a intégré différentes brigades de la Police Judiciaire, Lucien Vuille rapporte ses souvenirs, sous une forme plus ou moins romancée, où la réalité est bien plus omniprésente que la fiction. Il ne faut donc pas s'attendre à une intrigue policière en bonne et due forme, mais plutôt appréhender la diversité de ces enquêtes que ce soit dans le domaine des stupéfiants, des vols, des agressions et de la filature qui sont le quotidien de ces femmes et de ces hommes travaillant exclusivement en civil. 

     

    Après avoir exercé les professions de fromager et d'instituteur, c'est un peu par hasard que Lucien est devenu policier au sein de la police cantonale de Genève et qu'il a suivi ainsi une formation d'une année pour intégrer La Grande Maison en effectuant trois ans de stages au service de la Police Judiciaire, tout d'abord à la brigade de criminalité générale puis à la brigade des stupéfiants où il côtoie les collaborateurs de la Task Force Drogue. Appréciant le travail de rue, il achève ses stages à la BAC, spécialisée dans tout ce qui a trait aux flagrants délits dans le domaine des agressions et des arrachages en espérant intégrer, par la suite, définitivement les stups. Mais Lucien se voit muter, contre sa volonté, au sein de la brigade dobservation, spécialisée dans tout ce qui a trait aux surveillances et aux filatures. Une épreuve difficile qui aura raison de sa motivation. Il se peut parfois que La Grande Maison devienne inhabitable.

     

    Document, fiction ou exutoire, La Grande Maison intègre sans aucun doute l'ensemble de ces éléments avec un texte qui prend l'allure d'un long rapport de police où l'énoncé des faits prend le pas sur les impressions, les sensations et l'atmosphère de l'institution policière. C'est peut-être là que réside la réussite de ce récit prenant qui se lit d'une traite avec l'impression de partager avec l'auteur tous les éléments, aussi troublants soient-ils, de ce rapport. Ce n'est d'ailleurs qu'au terme du récit, une fois qu'il a démissionné, que Lucien Vuille prend le temps d'observer les alentours et de les dépeindre, avec cette sensation de changement des perceptions. Lucien Vuille nous entraîne donc dans le sillage de son parcours professionnel en évoquant dans le détail tout ce qui a trait à la formation d'une année avant de dépeindre l'ensemble des enquêtes qu'il traite dans les différentes brigades où il effectue ses stages avec cette impression de prendre de plus en plus d'autonomie à mesure qu'il acquiert des compétences que ce soit dans le domaine des interrogatoires, mais également dans toute la particularité du monde des stupéfiants où il n'édulcore aucun faits aussi dérangeant soient-ils. Oui les esprits chagrins pourront dire que le récit terni parfois l'image de la profession en abordant avec sincérité les manquements, voire même les fautes lors de certaines interventions ou investigations. Mais La Grande Maison n'a pas pour vocation d'être un outil de promotion au bénéfice de la Police Judiciaire genevoise et Lucien Vuille relate donc ainsi les difficultés à intégrer cette institution policière particulière en abordant sous la lumière d'un réalisme saisissant l'ensemble des éléments qui constituent une enquête, ceci d'ailleurs avec une précision remarquable. S'il n'émet aucun jugement quant aux différents manquements évoqués, on ressent tout de même au cours du récit cette espèce de lassitude, voire même d'épuisement qui assaille Lucien tout en abordant également la thématique de l'éloignement de ses proches l'entraînant dans une spirale malsaine qui le ronge peu à peu avec au final ce processus d'harcèlement au sein de la brigade d'observation qui devient presque une planche de salut puisqu'il le pousse à démissionner lui permettant d'entrevoir d'autres perspectives beaucoup plus positives. Il y a bien évidemment un sentiment de gâchis qui émane du récit. Pour autant, La Grande Maison n'a rien d'un pamphlet, bien au contraire, car Lucien Vuille évoque avant tout le travail considérable qu'effectue au quotidien, une majorité des collaborateurs de la Police Judiciaire qui, au-delà des difficultés abordées, doivent prendre garde à ne pas franchir la ligne ce qui n'a rien d'une évidence. Un récit brillant, un peu amer, qui nous permet d'appréhender la réalité du travail policier avec une belle justesse. 

     

    Lucien Vuille : La Grande Maison. Editions BSN Press 2022.

    A lire en écoutant : Toujours Sur La Ligne Blanche d'Alain Bashung. Album : Live Tour 85. 2018 Barclay.

  • JOHN WOODS : LADY CHEVY. AMERICAN'S GIRL.

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    Capture d’écran 2022-08-09 à 13.09.23.pngAprès Stephen Marklay et son Ohio, on découvre John Woods, une nouvelle voix qui intègre la collection Terres d'Amérique avec un premier roman se situant également au coeur de l'Ohio, plus précisément du côté de Barnesville, petite localité où évolue une jeune femme, Amy Wirkner, surnommée Chevy qui donne son titre à l'ouvrage intitulé Lady Chevy. Hormis le fait qu'il a grandi en Ohio, dans les contreforts des Appalaches qui font d'ailleurs office de décor pour son récit, on ne sait pas grand chose de John Woods, diplômé de l'Ohio Université et qui a publié plusieurs nouvelles avant de se lancer dans l'écriture d'une intrigue sombre et dérangeante à plus d'un titre. Dans un environnement miné par l'exploitation du gaz de schiste dont il dénonce les méfaits, l'auteur nous convie au sein d'une communauté essentiellement composée de blancs dont un certain nombre sont pourvus de convictions racistes profondément ancrées à l'instar de la plupart des membres de la famille d'Amy Wirkner. Comme à l'accoutumée avec Terres d'Amérique, c'est donc du côté des laissez-pour-compte que l'on se retrouve dans cette vallée perdue de l'Ohio, où l'on ne peut s'empêcher de s'attacher à des personnages nuancés qui nous inspire parfois un certain rejet.

     

    Au lycée de Barnesville, dans l'Ohio, Amy Wirkner tout le monde la surnomme Chevy en référence à son derrière très large comme les Chevrolets. Plutôt douée à l'école, elle se projette dans l'avenir en espérant obtenir une bourse afin  d'intégrer l'université pour devenir vétérinaire et quitter cette région perdue, minée par l'exploitation du gaz de schiste qui devient une manne financière pour de nombreux habitants dont l'état de santé périclite à l'instar de son petit frère, victime à la naissance de lourds handicaps neurologiques. Les conséquences d'une exploitation débridée qui contamine l'eau et les sols. C'est sans doute pour cette raison qu'Amy accompagne Paul, son meilleur ami, qui a un plan afin de contrer cette industrie polluante et mettre à mal ses projets d'extraction. Toutefois, lorsqu'il s'agit faire face à la police qui enquête, la jeune fille voit son avenir menacé. Mais Amy Winkler est bien déterminée à faire en sorte que personne ne se mette sur son chemin pour détruire ses rêves.

     

    Avec Lady Chevy, John Woods aborde bien évidemment le thème de la catastrophe environnementale dans le contexte d'une région minée par l'exploitation du gaz de schiste, mais également celui de la catastrophe sociale avec ce racisme ambiant et cette méfiance, voire même ce rejet des institutions gouvernementales apparaissant comme la cause de la précarité des habitants où l'on tarde d'ailleurs à afficher le portrait du président Obama dans certains bâtiments administratifs, illustrant ainsi, d'une certaine manière, le processus ayant permis à Trump d'accéder au pouvoir. La particularité du roman réside dans le fait que John Woods s'abstient de juger et propose d'ailleurs un récit certes très sombre, mais essentiellement composé de nuances lui permettant ainsi d'éviter l'aspect caricatural des thèmes évoqués. Pour ce qui a trait à l'environnement, on découvre ainsi que l'extraction du gaz permet à de nombreux habitants de survivre avec un apport financier substantiel, voir même de s'enrichir dans le domaine de l'acquisition de terrains exploitables, ceci dans un contexte où la désindustrialisation a mis à mal toute l'économie de la région en plongeant de nombreuses familles dans la précarité. C'est autour de l'une d'entre elles que John Woods se focalise en portant un regard incisif auprès d'Amy Wirkner, cette jeune lycéenne douée, au physique disgracieux qui lui vaut les moqueries de ses camarades. Mais loin d'être une victime, la jeune fille sait répliquer et parfois même rendre coup pour coup quand il s'agit d'agressions physiques. Il faut dire qu'Amy Wirkner a de qui tenir avec un grand-père maternel, Barton Shoemaker, qui fut grand dragon au sein du Ku Klux Klan et un oncle vétéran de la guerre d'Afghanistan, survivaliste néo nazi qui lui apprend le maniement des armes, domaine dans lequel elle excelle. Une mère volage qui va se jeter dans les bras de ses nombreux amants tandis que le père noie son chagrin dans l'alcool complète ce tableau familial sombre et pour lequel on ne peut s'empêcher d'éprouver une certaine empathie qui évolue vers un attachement assumé. Survivre dans un environnement hostile semble être le précepte que l'on a inculqué à Amy qui va l'appliquer à un degré le plus extrême lorsqu'elle accompagne son meilleurs ami Paul McCormick, dont elle est secrètement amoureuse, dans une expédition de sabotage qui vire au drame. C'est autour de cet événement que l'auteur met en scène cette intrigue noire où l'on espère, en dépit de tout, qu'Amy Wirkner va s'en sortir en projetant ainsi des attitudes ambivalentes qui troubleront le lecteur à plusieurs reprises. Adoptant le point de vue à la première personne d'Amy Wirkner, l'intrigue s'articule également autour de Brett Hasting, adjoint du shérif, qui se décline à la troisième personne en nous permettant de suivre l'évolution des investigations policières avec un personnage ambivalent, ancien étudiant en philosophie qui répercute dans son quotidien les thèses de Platon et Nietzsche avec une perception très nihiliste de la vie, lui permettant d'endosser des attitudes extrêmes et troublantes dont certaines d'entre elles vont avoir des répercussions sur le destin d'Amy Wirkner dont on ne pourra s'empêcher d'éprouver un certain attachement en dépit de ses postures pour le moins équivoques qui nous feront parfois frémir, ceci même en toute fin d'un récit marquant à plus d'un titre.

     

    John Woods : Lady Chevy (Lady Chevy). Editions Albin Michel/Terres d'Amérique 2022. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Diniz Galhos.

    A lire en écoutant : Mainstreet de Bob Seger & The Silver Bullet Band. Album : Night Moves. 1976 Hideout Records & Distributors, Inc.

  • NATHALIE SAUVAGNAC : ET NOUS, AU BORD DU MONDE. PUISQU'IL FAUT PARTIR.

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    Professeur de théâtre, metteuse en scène, comédienne, et directrice d'une compagnie, Nathalie Sauvagnac incarne la vie d'une baroudeuse en endossant également le rôle d'une romancière débarquant dans le domaine de la littérature noire avec Les Yeux Fumés (Le masque 2019) où elle nous convie dans l'univers d'une cité en prêtant la voix à cette France de la marge que l'on retrouve d'ailleurs dans son dernier roman, Et Nous, Au Bord Du Monde. Avec une unité de lieu nous donnant l'occasion de nous immerger au cœur d'une ferme squattée par trois marginaux, Nathalie Sauvagnac va saisir le lecteur avec ce nouveau récit, au gré d'une lente construction de la tragédie donnant ses lettres de noirceur à une mise en scène d'une belle justesse qui vous coupe le souffle en suivant le parcours de Nadine, cette jeune femme fragile dont on perçoit le désarroi qui semble devenir le moteur de sa destinée.

     

    Depuis qu'elle a été chassée de la maison familiale, Nadine ne trouve plus sa place dans un monde qui n'est pas le sien. Elle loge temporairement chez une amie et travaille pour une boîte d'intérim qui lui fournit un job lui permettant de vivoter tant bien que mal. A l'occasion d'une fête, elle découvre Les Vignes, un ancien corps de ferme squatté par Jean-Mi et Louis, deux marginaux qui en ont fait leur repaire. Sans eau, sans électricité, adossée à une colline boisée où gambadent quelques chèvres hargneuses et quelques poules dédaigneuses, la bâtisse a des airs de paradis pour Nadine qui décide de s'y installer et d'y faire son nid. Une certaine idée du bonheur qui convient à cette jeune femme en quête d'oubli et de quiétude au fil d'une existence toute simple et sans contrainte. Mais les rêves sont toujours de courte durée et le paradis se transforme en enfer lorsque les contraintes du monde bousculent une nouvelle fois son existence. Des désillusions auxquelles Nadine devra faire face. Mais en a-t-elle encore la force ?

     

    Il n'y a pas vraiment de miracle, mais peut-être un peu d'espoir pour Nadine, cette jeune femme qui découvre ce petit bout du monde dans lequel elle pense pouvoir se faire une place entre Louis, cet homme mutique qui vit d'expédients en élevant quelques chèvres et poules tandis que son acolyte Jean-Mi, plus communicatif, cultive quelques plants de cannabis tout en tentant de maîtriser tant bien que mal son addiction à l'héroïne. Tout pour être heureux simplement, pour souffler un peu et poser ses valises au cœur des Vignes, ce domaine agricole qui prend l'allure d'un squat où ces trois personnages attachants vont s'apprivoiser peu à peu. Nathalie Sauvagnac décline ainsi un petit bout de paradis dans lequel évolue ces laissés pour compte qui ne demande t rien d'autre que de vivre ensemble et de trouver un peu de réconfort à la marge de ce monde. Mais il y a évidemment le grain de sable qui va gripper cet équilibre fragile et qui s'incarne en la personne de Nono, un repris de justice dont l'ascendant sur Jean-Mi et Louis va également se répercuter sur Nadine qui bascule peu à peu, l'air de rien dans un univers plus contraignant qu'il n'y paraît. Ainsi, au gré d'une écriture subtile, d'une atmosphère trompeuse admirablement bien élaborée, Nathalie Sauvagnac entraîne le lecteur dans un jeu de faux semblant qui suscite le doute et le malaise, sans que l'on ne sache vraiment trop pourquoi et surtout vers quel destin funeste on s'achemine. C'est bien là que réside le talent de la romancière abordant ainsi tout en nuance les thèmes du contrôle et de la manipulation autour de ces trois marginaux en quête d'une place en bordure d'un monde qui n'est pas fait pour eux. Et puis il y a ces souvenirs prenant forme peu à peu au fil du récit en rappelant à Nadine que rien n'est acquis et dont la finalité va se répercuter sur son devenir avec ses compagnons d'infortune en nous laissant abasourdis et bouleversés au terme d'un récit poignant qui marque les esprits.  

     

    Nathalie Sauvagnac : Et Nous, Au Bord Du Monde. Editions du Masque 2022.

    A lire en écoutant : Message Personnel de Françoise Hardy. Album : Message Personnel. 2013 Warner Music France.

  • Pete Fromm : Le Lac De Nulle Part. Point de non-retour.

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    pete fromm, le lac de nulle part, éditions gallmeisterIndéniablement, la nature fait partie intégrante de la vie de Pete Fromm qui s'était notamment distingué avec son premier roman Indian Creek, publié en 1993 et traduit en 2006 pour le compte des éditions Gallmeister. On découvrait un récit évoquant son hiver qu'il passa en 1978 au cœur des Rocheuses, plus précisément dans la région désolée d'Indian Creek dans l'Idaho, à s'occuper de saumons. Auteur baroudeur, cumulant des jobs comme maître-nageur ou ranger lui permettant de se consacrer à l'écriture, Pete Fromm nous offre donc une œuvre imprégnée de son expérience au sein de cette nature qu'il affectionne tant et qu'il restitue dans le cadre de ses récits issus du courant nature writing qu'il représente avec des romanciers tels que Edward Abbey, Peter Heller, Jim Harrisson, Joe Wilkins, Chris Offutt et David Vann pour n'en citer que quelques-uns. Dernier roman en date, Le Lac De Nulle Part ne fait pas exception à la règle puisque l'on va suivre le périple de Bill accompagné de sa fille Trig et de son fils Al qui s'embarquent en canoë sur la multitude de lacs sauvages du parc provincial de Quetico au Canada alors que l'hiver ne va pas tarder à prendre son emprise sur la région.

     

    Frère et sœur jumeaux, Trig et Al n'ont plus jamais eu beaucoup de contact avec leur père Bill, depuis que celui-ci a divorcé. Aussi sont-ils plutôt surpris d'avoir de ses nouvelles alors qu'il leurs réclame "une dernière aventure" en sillonnant ensemble en canoë les nombreuses étendues d'eau de la province de l'Ontario afin de retrouver les sensations de leur enfance lorsqu'ils s'aventuraient dans les contrées sauvages du pays. Intrigués par ces retrouvailles inattendues, les jumeaux retrouvent à l'aéroport de Minneapolis un père un peu perdu qui déambule dans le hall à la recherche de ses bagages. Mais qu'à cela ne tienne, ils embarquent finalement tous ensembles pour leur destination finale avec le sentiment diffus que quelque chose ne tourne pas rond et que l'expédition semble plutôt improvisée ce qui ne ressemble pas aux habitudes de leur père. Et puis les tensions surviennent à mesure qu'ils s'enfoncent dans l'immensité d'un parc provincial où la belle saison s'achève pour laisser la place à la rigueur de l'hiver qui rend l'expédition de plus en plus périlleuse. S'il faut faire face à une nature de plus en plus hostile, les jumeaux vont également devoir affronter de pénibles souvenirs qu'ils pensaient enfouis à tout jamais.

     

    D'entrée de jeu, on apprécie la sobriété du style de Pete Fromm nous livrant un texte chargé d'une tension narrative omniprésente qui nous permet d'appréhender ce récit sous la forme d'un thriller où l'adversaire n'est rien de moins que les intempéries qui vont frapper les membres de cette famille d'aventuriers s'élançant en canoë sur les lacs d'un parc provincial du Canada sur le point de fermer avec l'achèvement de la belle saison. Avec Le Lac De Nulle Part, on se situe sur deux dimensions que sont l'immensité du décor et l'intimité de la famille dont on découvre de plus en plus d'aspects à mesure que les protagonistes s'éloignent de la civilisation pour s'enfoncer dans les méandres de ces étendues d'eau entrecoupées de portages et de campements qui ponctuent leur journée. On observe ainsi l'émergence des souvenirs qui touchent particulièrement Al se confiant à son frère tandis que leur père se comporte de manière de plus en plus étrange. L'enjeu se situe donc sur les caractères et relations de ces trois individus qui s'observent et vont devoir composer avec les révélations de leurs situations respectives tout en parcourant en canoë le décor majestueux qui les entoure. Dans un contexte chargé de tension, il faut bien avouer que le lecteur devinera aisément certains aspects du roman sans pour autant savoir comment tout cela va-t-il se conclure au terme d'un épilogue laissant entrevoir quelques ambiguïtés salutaires. Et puis il y a ces intempéries que sont la neige, le brouillard et même le gel qui deviennent des obstacles redoutables que Trig et Al vont devoir contourner au gré d'une course contre la montre chargée d'un certain suspense qui rythme la dernière partie d'un récit trépident qui ne manque pas d'allure.

     

    Pete Fromm : Le Lac De Nulle Part (Lake Nowhere). Editions Gallmeister 2022. Traduit de l'américain par Juliane Nivelt.

    A lire en écoutant : Pyramid Song de Radiohead. Album : Amnesiac. 2001 XL Recording Ltd.

  • Richard Krawiec : Les Paralysés. Sans issue.

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    éditions tusitala,richard krawiec,les paralysésLe nom des éditions Tusitala fait référence au patronyme attribué à Robert Louis Stevenson alors qu'il séjournait en Polynésie et qui désigne "celui qui raconte des histoires" tout en faisant également allusion à une espèce d'arachnide inspirant le graphiste qui a élaboré le logo de l'entreprise éditoriale évoquant la silhouette d'une araignée faucheuse.  Issues d'une rencontre entre le journaliste Mikaël Demets et l'attachée de presse Carmela Chergui, les éditions Tusitala se sont illustrées aussi bien dans le domaine du contenant avec une charte graphique extrêmement originale qui orne chacune des couvertures de la collection que dans le volet du contenant avec des textes singuliers à l'instar de Francis Rissin (Tusitala 2019) de Martin Mongo ou de Jacqui (Tusitala 2018) de Peter Loughran, auteur culte du fameux Londres Express (Série Noire 1967). Deux ouvrages qui ont défrayé la chronique tout comme les récits de Richard Krawiec qui dépeignent, avec un certain talent et une grande justesse, l'univers des classes précaires vivant dans les banlieues miteuses des Etats-Unis comme on peut d'ailleurs le découvrir avec Les Paralysés, son dernier roman dont l'action se situe durant la période de la guerre du Vietnam.

     

    Après une virée en compagnie de son frère Kevin conduisant une voiture volée avec laquelle ils fonçaient à toute allure, Donjie se réveille à l'hôpital amputé des deux jambes en comprenant très rapidement que l'accident qui s'en est suivi a désormais changé son existence à tout jamais. De retour à la maison, l'adolescent découvre que sa mère a revendu son lit et qu'il ne lui reste plus qu'une paillasse derrière le canapé du salon. Son frère, mortifié par l'accident ne lui adresse plus la parole et découvre les paradis artificiels de l'héroïne, une nouvelle drogue qui fait déjà des ravages dans les rue de la cité gangrenée par la pauvreté. Dans cet environnement sans espoir, Donjie évolue tant bien que mal entre ennui et déshérence où les mères prostituent leurs filles pour payer le loyer tandis que les hommes désertent les lieux, emportés par le fracas de la guerre du Vietnam qui marque les corps et les âmes. Ils ne restent que des enfants livrés à eux-mêmes qui ne voient aucune issue dans l'avenir qu'on leur propose.

     

    On ignore le nom de cette cité où chacun se recroqueville dans sa propre misère, dans sa propre détresse qui tend vers l'universalité. Tout juste devine-t-on, à l'écoute de la bande sonore et aux allusions à la guerre du Vietnam que le récit se situe durant la période des seventies où l'on observe une déliquescence de liens sociaux en partie due au nouveau phénomène de la drogue et particulièrement de l'héroïne qui déferle dans les rues de cet environnement dénué de tout espoir. Un quartier entouré de marécages, une faiseuse d'ange surnommée la Guêpe Verte, un fourgon noir où les hommes et les femmes ressortent avec un organe en moins et une cicatrice en plus, Les Paralysés prend la forme, à certains égards, d'un conte onirique et terrifique qui nous entraîne dans le réalisme parfois difficilement soutenable de la détresse sociale la plus absolue. Poète et écrivain, Richard Krawiec restitue, avec une justesse parfois troublante et bien souvent oppressante, le paysage d'un dénuement absolu qu'il dépeint avec un lyrisme effrayant sans jamais céder à la vulgarité ou à la complaisance vers laquelle on pourrait verser. C'est cet équilibre qu'il faut saluer tout au long d'un texte éblouissant où l'on suit les pérégrinations de Donjie qui, malgré son handicap, circule sur son skate faisant office de chaise roulante dans les rues de cette cité miséreuse, accompagné parfois de toute une horde d'enfants ébouriffants. Bien plus mobile et arpentant les allées de la cité, Donjie incarne tout un paradoxe au regard de ces individus englués voire même paralysés dans leur propre détresse à l'image de sa mère, Big Sue quittant difficilement son canapé ou de sa jeune sœur Charlène trouvant refuge dans une cave où elle fait des expérimentations sur des têtards, tout en évitant que sa mère ne la propulse dans les bras d'un de ses amants pour s'acquitter du loyer ou de la voisine Michelle dont Donjie éprouve une certaine attirance pour cette jeune femme qui tente d'élever son fils Zip tant bien que mal. Richard Krawiec nous offre donc ainsi toute une déclinaison de personnages cabossés par la vie, dénués de cruauté, mais également dépourvus d'amour qu'ils n'ont d'ailleurs jamais reçu et dont les destins s'entrecroisent dans ce quartier déglingué au gré d'un récit âpre et d'une rare noirceur qui se conclut sur une tragédie ne nous laissant entrevoir aucune lueur d'espoir mais nous permettant de distinguer l'étincelle d'humanité émanant de chacun des protagonistes. Un récit bouleversant qui vous coupe le souffle.

     

    Richard Krawiec : Les Paralysés (The Paralyzed). Editions Tusitala 2022. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anatole Pons-Reumaux.

    A lire en écoutant : The Other Side Of Town de Curtis Mayfield. Album : Curtis. 2000 Warner Strategic Marketing.

  • Katherena Vermette : Les Femmes Du North End. No Man's Land.

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    Service de presse

     

    J'ai découvert la collection Terres d'Amérique aux éditions Albin Michel par le biais de Joseph Boyden et de son premier roman intitulé Le Chemin Des Âmes (Albin Michel 2002) qui fut pour moi l'une des révélations majeures des voix amérindiennes émergeant de la littérature nord-américaine et plus particulièrement du Canada. La particularité de cette prestigieuse collection auréolée de nombreux prix dont plusieurs Pulitzer et dirigée depuis sa création par Francis Geffard c'est de donner la place à de nombreux auteurs issus des minorités qu'elles soient afro-américaines ou amérindiennes afin de nous offrir une vision pluraliste de l'Amérique du Nord avec des textes remarquables intrinsèquement tournés vers l'humain et la place qu'il occupe dans une société minée par les discriminations. De discrimination, il est justement question dans Les Femmes Du North End, premier roman de Katherena Vermette qui s'est illustrée auparavant dans les domaines de la littérature pour la jeunesse ainsi que de la poésie dont on retrouve quelques résurgences dans un texte évoquant la vie au quotidien d'une famille amérindiennes vivant dans un quartier défavorisé du North End à Winnipeg et dont on perçoit la vision intergénérationnelle par l'entremise des femmes qui la compose.

     

    Alors qu'elle allaite son enfant en pleine nuit, Stella devient la témoin involontaire d'un viol qu'elle distingue depuis sa fenêtre. Bouleversée, la jeune mère appelle la police qui émet quelques doutes quant à la nature de l'agression ce d'autant plus que victime et agresseurs ont disparu avant l'arrivée de la patrouille. Il ne reste plus qu'une trace de sang écarlate sur la neige fraîche, unique indice de la violence d'un acte qui va ébranler les membres de la communauté amérindienne de North End, un secteur délabré de Winnipeg où sévissent les gangs. Pour retracer les événements conduisant à cette tragédie, il faudra entendre les voix de neuf femmes et d'un homme qui témoignent du mal de vivre de la population autochtone, de leurs échecs mais également de leurs espoirs au travers d'un dénouement à la fois poignant et lumineux.

     

    Le cadre du roman Les Femmes Du North End a la particularité de se dérouler en milieu urbain, tandis que les réserves sont évoquées comme un endroit où les hommes partent pour s'éloigner du fracas de la ville, retrouver la voie des traditions et s'immerger au sein de leur famille restée là-bas, à l'instar de Gabe, le compagnon de Louisa. Dans une atmosphère enneigée contribuant à cette sensation de mélancolie planant sur le quartier, Katherena Vermette dresse ainsi le portrait d'une famille amérindienne du Canada où seule les femmes donnent de leur voix au travers du drame qui frappe la jeune Emily. Pour bien appréhender ce roman, il importe de se familiariser avec le schéma généalogique de cette famille qui figure au début de l'ouvrage afin de s'y retrouver dans la complexité des patronymes et des liens qui unissent les différents protagonistes, ce d'autant plus que certains d'entre eux sont affublés de surnoms ou de diminutifs qui peuvent décontenancer le lecteur. Il faudra s'affranchir de cette difficulté pour apprécier ce texte à la fois sensible, délicat et d'une beauté confondante tant les portraits des personnages sont saisissants de vérité. Débutant autour de l'agression et du viol dont Emily est victime, Katherena Vermette nous renvoie vers les traumatismes et les drames qui ont touché les différentes générations de la famille de cette jeune victime, nous donnant ainsi l'occasion de prendre en considération les difficultés qui frappent de plein fouet ces femmes autochtones. C'est dans le quotidien, presque banal, de ces différents protagonistes que la romancière aborde, par petites touches habiles, des thèmes sociaux tels que la perte d'identité culturelle, la toxicomanie et autres addictions, la discrimination institutionnalisée, l'influence des gangs ainsi que la difficulté de maintenir son couple dans le marasme des problèmes qui frappent ces femmes apparaissant plus fortes qu'il n'y paraît. Seul portrait masculin, on découvre avec Tommy les difficultés inhérentes à son statut de métis au sein de la police où il doit faire face aux réflexions douteuses de son partenaire et au racisme ordinaire de son entourage professionnel. Au-delà de cette énumération douloureuse, Katherena Vermette puise dans la puissance tellurique de ses personnages pour instiller l'espoir, ceci plus particulièrement avec le personnage lumineux de Kookom, cette grand-mère imprégnée de traditions des anciens qui répand sa résilience et sa sagesse au sein des membres de sa famille qui lui sont profondément attachés. Ni pourfendeur, ni vindicatif, Les Femmes Du North End aborde, au gré d'un texte doté d'une force subtile et nuancée, les affres d'une discrimination du quotidien que ces femmes autochtones surmontent du mieux qu'elles le peuvent, avec cet état d'esprit solidaire qu'elles vont découvrir auprès de leurs proches au gré de retrouvailles émouvantes qui vont les rapprocher davantage.

     

     

    Katherena Vermette : Les Femmes Du North End (The Break). Editions Albin Michel/Collection Terres d'Amérique 2022. Traduit de l'anglais (Canada) par Hélène Fournier.

    A lire en écoutant : As The Day Goes By de Sound From The Ground & Tanya Tagaq. Album : Luminal. 2004 Waveform Records.

     

  • JEAN-JACQUES BUSINO : LE CIEL SE COUVRE. LA COLERE GRONDE.

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    jean-jacques busino, le ciel se couvre, bsn pressComme je l'ai évoqué à plusieurs reprises, la littérature noire en Suisse romande est en pleine expansion avec un nombre considérable de publications provenant d'auteurs qui se lancent pour la première fois dans le genre. Au beau milieu de cette déferlante, où la médiocrité est bien trop souvent mise en avant, il serait dommage de passer à côté des fondamentaux et notamment du nouvel ouvrage de Jean-Jacques Busino qui publiait en 1993 son premier roman noir aux éditions Rivages/Noir à une époque où les écrivains romands se désintéressaient complètement du "mauvais genre" à l'exception de Michel Bory et de Corinne Jaquet qui écrivaient des romans policiers d'une certaine envergure. Après une dizaine de romans noirs suivis d'une dizaine d'années de silence, c'est donc avec un certain plaisir que l'on retrouve l'auteur culte de Un Café, Une Cigarette (Rivages/Noir 1993) qui revient sur le devant de la scène littéraire romande avec Le Ciel Se Couvre édité par Giuseppe Merrone, grand prescripteur du genre, qui dirige la maison d'éditions BSN Press, ce qui concrétise ainsi une belle rencontre entre deux grandes figures de la littérature noire helvétique afin de nous proposer un roman noir d'exception.

     

    A la mort de Solal, fondateur d'une communauté orientée vers l'agroécologie, tout le monde se tourne vers son fils Jésus qui découvre que l'eau alimentant le village pourrait être contaminée au glyphosate conséquence probable du décès de son géniteur. Désemparé et un brin incompétent, Jésus décide de traîner les responsables en justice sans se rendre compte de l'ampleur d'une tâche qu'il n'est pas prêt à assumer. Alors que le comptable de la communauté détourne des fonds tandis que l'un de ses membres influents joue au voyeur, les drames s'enchaînent et la révolte gronde du côté d'une jeunesse qui se radicalise pour lutter contre les affres du changement climatique. Le ciel se couvre sur cette galaxie de destins qui s'entrecroisent et les conséquences seront parfois explosives.

     

    Il y a cette écriture incisive qui vous empoigne à bras-le-corps et vous envoie directement dans les cordes afin de vous malmener tout au long d'un récit âpre et saisissant nous entraînant, l'air de rien, sur le thème du changement climatique et du désespoir qui en découle en déclinant tous les codes du roman noir et plus particulièrement cette injustice sociale frappant la majeur partie de cette multitude de personnages gravitant autour de cette communauté frappée par le décès de Sol, un individu charismatique, probablement inspiré de la figure de Pierre Rabhi. Tel un monsieur loyal de l'au-delà, Sol devient le narrateur et l'individu omniscient du récit observant sans jugement les turpitudes de son entourage tout en se remémorant les musiques emblématiques qui ont marqué son existence à l'instar de Nick Drake, Ben Harper, Neil Young, King Crimson et Talk Talk. Se dessine ainsi une playlist qui accompagne cette intrigue où l'on observe le déclin de cette communauté composée de quelques personnages sans scrupule et particulièrement retords comme on le découvrira avec Pierre le comptable ou Samy le voyeur qui à eux seuls incarnent ces individus arbitraires surfant sur les vicissitudes et le désarroi frappant les membres de ce village utopique qui s'étiole malgré les tentatives vaines de Jésus, le fils de Sol, qui pensent amorcer le changement en recourant aux voies juridiques avant d'entamer un combat tout aussi radical que maladroit. Avec Paul, Virginie et Marceline incarnant une jeunesse dépossédée de son Eden et désormais sans illusion, le combat devient nécessité afin de faire face à ce ciel qui se couvre sur leur avenir. C'est cet ensemble de destins, s'entrechoquant parfois avec une violence désarmante, que l'on va donc découvrir tout au long de ce récit imprégné d'amertume, au fond duquel on entreverra tout de même quelques lueurs d'espoirs dans un renouveau qui s'annonce chaotique. Un récit magistral qui vous broie le cœur.

     

    Jean-Jacques Busino : Le Ciel Se Couvre. BSN Press 2022.

    A lire en écoutant : I Believe In You de Talk Talk. Album : Spirit Of Eden. 1998 Parlophone (EMI).

  • Chris Offutt : Les Gens Des Collines. La loi du Talion.

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    chris offutt, les gens des collines, gallmeisterChacun s'est approprié un territoire qu'il représente au gré de ses écrits avec ce que l'on appelle communément le "Country Noir" désignant ces romans noirs ou ces polars ayant pour cadre des régions reculées de l'Amérique profonde et que Daniel Woodrell a initié avec son roman Faites-Nous La Bise (Rivages/Noir 1998) où figure ladite mention sur la couverture, dans sa version originale. Pour ce qui concerne le Kentucky et plus particulièrement la région minière des Appalaches, c'est sans conteste Chris Offutt qui s'est approprié cet Etat d'où il est originaire, en ayant vécu non loin des fameuses collines où il situe la majeure partie de ses intrigues à l'instar des recueils de nouvelles Kentucky Straight (Gallmeister 2018) et Sortis Du Bois (Gallmeister 2021) ou des romans comme Le Bon Frère (Gallmeister 2018) et Nuits Appalaches (Gallmeister 2020), un ouvrage qui a contribué à sa renommée dans nos régions francophones et dont le titre original, Country Dark, reprend donc l'expression utilisée par Daniel Woodrell. Dernier roman en date, Les Gens Des Collines bénéficie d'un beau concept graphique original où les cercles concentriques illustrent les cercles familiaux composant la communauté de la petite bourgade de Morehead et de ses collines avoisinantes se situant non loin de Haldeman, localité où a grandi Chris Offutt.

     

    Mike Hardin est de retour dans son Kentucky natal à l'occasion d'une permission accordée par l'armée qui lui donne l'occasion de constater que son mariage est moribond. Se réfugiant dans la cabane de son grand-père, nichée au coeur des collines qu'il affectionne, Mike noie son chagrin dans le bourbon qu'il a stocké en grande quantité. C'est sa soeur Linda, femme de caractère devenue première shérif du comté, qui va le tirer de sa léthargie afin quil puisse apporter son aide dans une sordide affaire de meurtre. On a découvert dans les bois, le cadavre d'une jeune veuve, ce qui suscite l'émoi au sein d'une région où la population est prompte à régler ses comptes elle-même. Linda voit en Mike, un vétéran respecté qui possède de solides compétences en tant qu'enquêteur au CID tout en connaissant parfaitement chaque membre de la communauté qui sera plus à même de se confier auprès de lui. Mais parviendront-ils à découvrir rapidement la vérité afin d'apaiser la colère aveugle qui gronde dans les collines ?

     

    S'orientant autour d'une enquête policière, on retrouve avec Les Gens Des Collines le style à la fois âpre et sobre de Chris Offutt qui nous offre, une fois encore, la possibilité de nous immerger au sein de cette communauté du Kentucky et plus particulièrement de ces individus qui vivent dans les collines environnantes avec ce sentiment d'appartenance omniprésent que l'on perçoit dans le contexte des investigations que mênent Mike Hardin et sa soeur Linda, deux personnages emblématiques, aux caractères forts et auxquels on s'attache rapidement.  C'est l'autre caractéristique de Chris Offutt que de nous proposer, ce type de protagonistes dont on découvre une épaisseur qui dépasse le cadre de l'intrigue avec les rapports qu'entretient Mike Hardin avec sa soeur, mais également avec son épouse et dont le mariage déclinant nourrit le récit dans le contexte des rapports familiaux entre les différents membres de cette communauté que l'auteur dépeint avec un belle justesse. Comme un guide nous permettant de percevoir cette mentalité chargée d'une certaine violence sous-jacente qui prévaut dans le comté de Rowan avec une population soudée et solidaire, on suit les pérégrinations de Mike Hardin menant une enquête sur un mode assez classique où son statut de vétéran fait de lui une personnalité respectée au sein d'une communauté qui se montre défiante vis à vis de l'autorité. C'est l'occasion de découvrir ainsi toute une galerie de personnages secondaires hauts en couleur et parfois attachants à l'instar du shérif adjoint Johnny Boy Tolliver, du vieux Tucker, cueilleur de ginseng octogénaire, ou du directeur de funérarium Marquis Sledge III officiant également comme coroner. Autour du crime de Veronica Johnson, le suspense ne réside pas tant dans l'identité du coupable mais de ce désir de vengeance qui émane de la famille et que Mike et Laura doivent tenter de contenir. Et puis il y a cette atmosphère électrique émanant de cette petite ville caractéristique du Kentucky et de sa nature environnante que Chris Offutt décline par petites touches subtiles pour nous livrer un tableau flamboyant dans lequel on apprécie de déambuler en compagnie de cette collectivité aux contours rugueux mais qui se montre plus avenante qu'il n'y paraît.

     

     

    Chris Offutt : Les Gens Des Collines (The Killing Hills). Editions Gallmeister 2022. Traduit de l'américain par Anatole Pons-Reumaux.

    A lire en écoutant : In Hell I'll Be In Good Compagny de The Dead South. Album : Good Compagny. 2014 Devil Duck Records.

  • David Peace : Tokyo Revisitée. Marche funèbre.

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    david peace,tokyo revisitée,rivages noirMême s'il nous a fait patienter avec Rouge Ou Mort (Rivages/Noir 2014), une ode à la gloire de Bill Shankly, l'entraîneur mythique du Liverpool Football Club, il aura fallu attendre dix ans afin que s'achève la trilogie japonaise que David Peace avait entamée en 2008 avec Tokyo Année Zéro (Rivages/Noir 2008) suivie de Tokyo Ville Occupée (Rivages/Noir 2012) et qui se conclut donc avec Tokyo Revisitée représentant l'achèvement d'un cycle dantesque tournant autour de trois faits divers emblématiques reflétant les caractéristiques de la société japonaise contemporaine.  Que ce soit avec son Quatuor du Yorkshire (Rivages/Noir 2017), ou son anthologique GB 84 (Rivages/Noir 2004) David Peace nous livre des œuvres d'une rare intensité avec cette particularité d'une prose scandée qui soumet le lecteur à l'épreuve d'un texte à la fois hallucinant et déroutant, sublimant ainsi une intrigue bouleversante et une atmosphère cauchemardesque. De l'audace, parfois même de la folie, c'est ce qui caractérise l'œuvre de cet auteur mythique de la littérature noire qui revient donc sur le devant de la scène avec ce très attendu Tokyo Revisitée demeurant probablement le plus abordable parmi tous ses romans, ceci sans sacrifier à l'excellence d'un récit qui conclut de manière magistrale cette trilogie japonaise dont l'intrigue se focalise sur la mort de Sadanori Shimoyama, président des chemins de fer japonais, qui reste, aujourd'hui encore, l'un des faits divers les plus marquants du pays.

     

    5 juillet 1949 à Tokyo, les services de police sont sur les dents, depuis l'annonce de la disparition de Sadanori Shimoyama, le président des chemins de fers japonais, dont le corps démembré est finalement découvert le lendemain sur une voie ferrée à proximité d'un lieu-dit que les cheminots surnomment le Carrefour Maudit. Suicide, meurtre ou accident ? La question demeure pour cet éminent personnage sous pression qui devait licencier plusieurs milliers d'employés, ceci sur instance des forces alliées occupant le pays. Originaire du Montana, flic tourmenté, Harry Sweeney est chargé de l'enquête en collaborant avec les forces de police japonaise tandis que ses supérieurs affirment qu'il s'agit d'un meurtre fomenté par les syndicats communistes des chemins de fer. Au gré d'investigation hasardeuses, l'affaire se révèle peu concluante. Elle rebondit pourtant en 1964, lorsque le détective privé Murota Hideki est chargé de retrouver un auteur de roman policier détenant tous les tenants et aboutissants de l'affaire mais qui aurait subitement disparu. Puis l'on se retrouve en 1988 à suivre les pérégrinations de Donald Reichenbach, un individu étrange, travaillant comme traducteur, qui nous révélera peut-être le fin mot d'une affaire touchant de près les services secrets américains de l'époque.

     

    Comme tous les ouvrages de David Peace, il importe de saisir la dimension politique de l'époque et plus particulièrement celle concernant Tokyo Revisitée où en 1949, la Chine se tourne définitivement vers le communisme tandis que la Corée du Nord sous influence de l'URSS a des velléités d'annexer le Sud qui est sous influence américaine. A partir de ce contexte, on comprend l'inquiétude des Alliés occupant le Japon et qui voient d'un très mauvais œil la montée en puissance des syndicats communistes et plus particulièrement de celui des chemins de fer japonais qui s'oppose aux licenciements massifs orchestrés par le président Sadanori Shimoyama qui fait l'objet de nombreuses menaces de mort. C'est autour de cette situation géopolitique en lien avec le décès de cet homme et de l'émotion que cette tragédie a suscité au sein de la population, que David Peace orchestre ainsi son récit qui se déroule sur trois époques différentes nous permettant de saisir les dimensions sociales d'une ville de Tokyo prenant l'allure d'une entité labyrinthique cauchemardesque dans laquelle se perdent les trois personnages tourmentés que sont le policier Harry Sweeney, au comportement suicidaire, le détective privé Murota Hideki au caractère instable qui frise la folie et le traducteur Donald Reichenbach peinant à assumer son homosexualité tandis qu'il se remémore les événements de 1949 dans lesquels il a été impliqué. On observe ainsi l'évolution d'une ville qui se reconstruit sur un magma de ruines et de morts avec un aspect onirique où certains protagonistes doivent composer avec des fantômes omniprésents qui ne cessent de les hanter. C'est notamment sur cet aspect que l'écriture de David Peace prend tout son sens avec cette scansion caractéristique restituant l'atmosphère oppressante de l'époque et le désarroi d'individus perdant pied peu à peu, ceci à mesure de l'emprise obsédante que prend cette affaire et dont David Peace s'empare avec le talent habituel et la somme de documentation hallucinante qu'il restitue dans l'ensemble d'un texte d'une richesse sans commune mesure qui se mérite et se savoure en même temps au gré d'une lecture éprouvante marquant, comme toujours, le lecteur qui s'aventure dans un univers à nul autre pareil. Un grand moment de littérature.

     

     

    David Peace : Tokyo Revisitée (Tokyo Redux). Editions Rivages/Noir 2022. Traduit de l'anglais (Grande-Bretagne) par Jean-Paul Gratias.

    A lire en écoutant : Wesendonck Lieder, WWV 91, V. Träume de Richard Wagner. Album : Matthias Goerne & Seong-Jin Cho – Im Abendrot. 2021 Deutsche Grammophon GmbH, Berlin.

  • Séverine Chevalier : Jeannette Et Le Crocodile. Que reste-t-il ?

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    Capture d’écran 2022-03-28 à 17.50.20.pngDurant ses onze années d'existence, ce site a pu assister à l'émergence de quelques romanciers et romancières exceptionnels à l'instar de Séverine Chevalier que l'on peut considérer comme l'une des grandes figures de la littérature noire, même si l'ensemble de son œuvre transcende les codes du genre et qu'elle reste encore bien trop méconnue du public au regard d'une écriture, d'un style qui vous happe le cœur afin de vous immerger dans la nuance de textes sombres aux reflets poétiques. C'est bien évidemment l'humain avec toutes ses fragilités et toutes ses failles que Séverine Chevalier place au centre de ses récits au gré d'intrigues imprégnées des tragédies du quotidien qui deviennent le miroir de notre réalité en nous interpellant sur notre propre sens de l'existence. Son premier roman, Recluses, publié dans la défunte maison d'éditions Ecorce, nous permettait de nous familiariser avec son univers en déclinant la douleur silencieuse d'un duo de femmes écorchées vivant isolées dans un corps de ferme perdu où la mémoire se dissout dans un torrent de pluie et de sang.  Puis c'est l'extraordinaire Clouer L'Ouest qui va bouleverser l'ensemble des lecteurs avec un récit hypnotique qui nous invite à suivre le parcours chaotique de Karl retournant au sein d'une famille honnie vivant sur le plateau enneigé de Millevaches. La justesse du mot, la précision de la phrase qui vous touche, on retrouve tout cela dans Les Mauvaises ainsi que dans son dernier roman Jeannette Et Le Crocodile où Séverine Chevalier, avec ce sens de la nuance qui la caractérise, nous questionne, sur fond de changements climatiques et de rapports dysfonctionnels avec la nature, au sujet du devenir d'une jeunesse qui ne trouve plus aucun sens dans le monde qui l'entoure. 

     

    A l'occasion de ses 10 ans, Jeannette n'a qu'un seul désir : se rendre au zoo de Vannes pour rencontrer Eléonore, un crocodile que l'on a retrouvé dans les égouts à proximité du Pont Neuf. Blandine, sa mère, a tout préparé. Le plein de la voiture est fait, les provisions sont emballées et il y a bien entendu l'argent pour payer les tickets d'entrée. Dans la cuisine, Jeannette dessine en attendant que sa mère veuille bien se lever pour entamer ce grand voyage. Mais il y a les aléas de la vie avec une usine qui ferme dans la région, le travail que l'on souhaite conserver en dépit de sa pénibilité, les factures qu'il faut payer et l'alcool qui s'invite dans la danse. Alors la rencontre avec Eléonore, ce sera pour une autre fois. En attendant, on gratte quelques petits moments de joie et quelques douces lueurs d'espoir qui ne sont probablement que des illusions tandis que les rêves d'une petite fille sont reportés à l'année prochaine. On ira au zoo à l'occasion de ses onze, douze ou peut-être treize ans jusqu'à ce qu'il soit trop tard. Parce qu'il arrive bien une fois où les rêves s'enlisent définitivement dans les méandres des regrets.

     

    Chez Séverine Chevalier on trouve toujours un personnage au profil décalé pour énoncer sa vérité avec ses mots désarmants de sincérité qui ne font qu'amplifier l'ampleur de la tragédie. Pour Jeannette Et Le Crocodile, c'est Pascal l'oncle de Jeannette qui endosse ce rôle avec sa propre perception des rapports qu'il distingue dans la brume de ses raisonnements et qu'il distille dans le cours de sa narration qui devient, dans la conclusion du récit, criante de vérité et de lucidité. C'est par sa voix que l'on perçoit également, dès le début du récit, le devenir de Jeannette en se demandant ce qui l'a conduite vers un tel destin, vers une telle tragédie de l'ordinaire. Ainsi se construit l'intrigue autour de Jeannette et de sa mère Blandine et des rapports qui se distendent entre le désarroi d'une mère et la déception d'une jeune fille qui s'éloigne du monde des adultes qu'elle ne comprend plus. On observe ainsi cet éloignement par le biais des autres habitants du village, que ce soit Robinson l'ami d'enfance de Jeannette et son père Eric, Gégé le tenancier du bar du village ou Paul Gravière le maire et sa femme Samia qui est également la patronne de Blandine. Ainsi Séverine Chevalier décline toute une galerie de personnages dont l'équilibre est imperceptiblement perturbé avec l'arrivée de Dirck, le petit ami de Blandine qui va s'employer à subjuguer l'ensemble des protagonistes à l'exception de Jeannette qui ne voit pas d'un bon œil l'arrivée de ce bellâtre. Alors que se dessine en filigrane les interrogations sur le devenir d'un monde subissant les affres du changement climatique, Dirck incarne le rôle du salaud ordinaire, du manipulateur qui ne pense qu'à lui, de celui qui prend sans rien donner en nous renvoyant vers notre propre attitude avec ce manifeste qui interpelle le lecteur au terme d'un récit où il ne reste que bien peu d'espoir si ce n'est la poursuite d'une vie imprégnée de regrets et de tristesse.

     

    C'est tout cela que l'on perçoit avec la justesse des mots de Séverine Chevalier qui alimente cette émotion palpable à chaque instant et que l'on retrouve dans Jeannette Et Le Crocodile, un terrible récit sur la désagrégation de notre monde.   

     

    Séverine Chevalier : Jeannette Et Le Crocodile. Editions la Manufacture de Livres 2022.

    A lire en écoutant : Tu vois loin de Eiffel. Album : Le ¼ D'heure Des Ahuris. 2006 Le Label.