Suisse

  • Rafael Wolf : La Prophétie Des Cendres. Le jour d'après.

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    Rafael Wolf, la prophétie des cendres, bsn pressLa maison d'éditions romande BSN Press célèbre sa dixième année d'existence avec des publications qui ont toujours flirté avec le "mauvais genre" à l'exemple de Léman Noir (BSN Press 2012) une anthologie réunissant, sous la direction de Marius Daniel Popescu, des nouvelles noires d'auteurs romands dont certains ne s'étaient jamais essayés au genre. Un premier succès qui a laissé la place à d'autres romans qui ont marqué la brève histoire de la littérature noire romande à l'instar de Nicolas Verdan obtenant le prix du polar romand avec La Coach (BSN Press 2019). A la tête de cette maison d'éditions, il y a Giuseppe Merrone qui se caractérise par la haute exigence des textes qu'il publie et dont un bon nombre, comme ceux d'Antonio Albanese, se situent à l'orée du polar avec Voir Venise Et Vomir (BSN Press 2016) et 1, rue de Rivoli (BSN Press 2019). Naviguant donc à la périphérie des genres, certains de ces romans sont tout de même estampillés "roman noir" ou "policier" comme En Plein Brouillard (BSN Press 2021) de Gilbert de Montmollin, Le Cri Du Lièvre de Marie Christine Horn (BSN Press 2019) ou l'ensemble des textes de Jean Chauma évoquant, sous l'angle de la fiction, son expérience dans le domaine du banditisme. L'ensemble de ces ouvrages se caractérisent par le questionnement social, ou plutôt par l'interrogation sur les dysfonctionnements d'une société que l'on peut également aborder par le biais du thriller comme le démontre Rafael Wolf, journaliste et chroniqueur de cinéma à la Radio suisse romande avec son premier roman, La Prophétie Des Cendres, qui inaugure ainsi le genre dans la collection BSN Press.

     

    Les passagers du vol Alitalia 1320 reliant Bologne à Rome sont tous sortis indemne du crash qui a eu lieu à proximité de la capitale italienne. Certains d'entre eux parlent d'un miracle en faisant mention d'un homme qui s'est avancé dans l'allée centrale de l'avion, les bras en croix, ceci peu avant le moment de l'impact. Pour eux, il ne fait nul doute que c'est lui qui a redressé l'avion au dernier moment. Nouveau Messie pour les uns, manipulateur ou charlatan pour les autres, cet homme sans passé et sans identité déchaîne rapidement les passions à travers le monde. Journaliste d'investigation pour le compte de la Télévision suisse romande, Thomas Guardi se rend en Italie accompagné de sa camerawoman Lucie Keller pour élaborer un reportage sur les origines de ce personnage mystérieux. Mais en retraçant le passé de cet individu charismatique qui conquiert les foules, le journaliste va mettre à jour d'étranges éléments qui vont ébranler toutes ses convictions.

     

    La Prophétie Des Cendres peut sans nul doute être qualifier de thriller à l'atmosphère sombre et lourde, abordant avec une certaine réussite les thématiques de la spiritualité et de la foi, dans un monde trouble et difficile qui n'est pas sans rappeler une certaine réalité, notamment avec un épisode d'une épidémie sévissant en Inde. Dans de telles conditions Rafael Wolf aborde la question de l'être supérieur qui sauverait l'humanité et de la frénésie ou du scepticisme qu'un tel personnage susciterait au sein des différentes communautés religieuses mais également vis à vis d'une société en quête d'espoir et, pourquoi pas, de miracles mais qui peut montrer une certaine défiance à l'égard d'un tel individu. En quête de réponses, le récit s'articule autour de l'enquête du journaliste d'investigation Thomas Guardi qui va tenter de déterrer le passé de ce nouveau Messie, Paolo Monti, qui suscite la polémique. Thomas Guardi, un nom qui ne s'invente pas par rapport aux thèmes abordés, incarne cette ambivalence sociale avec la part du journaliste en quête de vérité et d'éléments concrets et la part du père d'une petite fille gravement malade à qui il ne reste plus que l'espoir du miracle. Entre la Suisse et l'Italie, on appréciera ce parcours initiatique dans la région de Rome puis du Frioul avec quelques épisodes inquiétants et très réussis que ce soit au sein d'un hôpital psychiatrique particulièrement délabré à l'atmosphère dantesque ou au coeur de ce hameau isolé situé non loin du massif de Montasch, à proximité de la frontière autrichienne. En parallèle à cette enquête on suit le parcours de ce Messie à travers le monde que Rafael Wolf évoque avec beaucoup de sobriété ce qui contribue à un certain réalisme ce d'autant plus qu'il fait quelques références à Padre Pio, ce prêtre italien porteur de stigmates suscitant la polémique qui fut canonisé par l'église catholique. Dans un autre domaine, Rafael Wolf fait également référence à Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud, qui est considéré comme l'un des pères de la propagande politique. Deux sujets que l'auteur distille tout au long d'un récit extrêmement sobre et ramassé qui se dispense de longues explications démonstratives et ennuyeuses. Bien sûr en respectant les codes du thriller, on n'échappera pas au récurrent héros détenteur d'un lourd passé qu'il a enterré, sans toutefois que Rafael Wolf ne s'appesantisse sur de lourds secrets qu'il distillerait tout au long de son récit pour nous les dévoiler au terme de l'intrigue. Il en résulte ainsi un roman à la structure narrative extrêmement bien conçue, ceci du début jusqu'à une terrible fin empreinte d'une certaine forme de pessimisme qui n'est pas déplaisante.


    Rafael Wolf, nous livre ainsi avec La Prophétie Des Cendres, un thriller plutôt atypique et très rythmé dont la réussite réside notamment dans cette sobriété d'un texte soigné évoquant avec intelligence des thèmes extrêmement sensibles sur fond d'un monde qui tend à s'éteindre. 

     

    Rafael Wolf : La Prophétie Des Cendres. Editions BSN Press 2021.

    A lire en écoutant : Show de Beth Gibbons & Rustin Man. Album : Out of Season. 2002 Go Beat Ltd.

  • Laurence Voïta : Au Point 1230. Ticket perdant.

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    laurence voïta,au point 1230,éditions  romannSi l'on fait un état de lieu de la littérature noire en Suisse romande on ne pourra pas s'empêcher de penser à une espèce de ruée vers l'or chaotique avec ce déferlement de polars qui atterrissent sur les étals des librairies en découvrant des romanciers débutants et des auteurs plus confirmés dans le domaine de la littérature blanche qui s'essaient au mauvais genre. Les maisons d'éditions romandes ne sont d'ailleurs pas en reste en créant des collections noires demeurant parfois sans suite avec un roman au compteur. Parmi ces auteurs, on trouve même quelques policiers qui se lancent dans l'exercice pour des résultats mitigés avec cette désagréable sensation de lire un rapport de police ou un manuel des procédures de l'ISP (Institut Suisse de Police). La chasse au bon filon, au succès à la Feuz ou à la Voltenaueur où la notoriété se construit au détriment de l'écriture, c'est ainsi que se définit la littérature noire helvétique en éprouvant la sensation d'une foire d'empoigne autour de l'ambition affichée du plus grand nombre d'exemplaires vendus qui trouverait sa raison d'être dans le sillon fertile du polar. Un triste tableau qui laisse présager le pire, même si l'on trouvera quelques réconforts à lire les références du polar helvétique que ce soit Jean-Jacques Busino, Corinne Jaquet ou Michel Bory dont les 13 enquêtes du commissaire Perrin viennent d'être rééditées chez BSN Press. On espère également retrouver très prochainement les récits de Joseph Incardona, de Louise-Anne Bouchard, de Marie-Christine Horn ou de Frédéric Jaccaud pour ne citer que quelques-uns des auteurs suisses nous gratifiant de romans noirs ou de polars de qualité. Nouvelle venue dans le paysage de la littérature noire helvétique, on accueille désormais Laurence Voïta nous proposant Au Point 1230, titre d'un polar détonant autour d'un ticket gagnant de la loterie. Une romancière comblée, puisqu'elle décroche, avec ce premier roman policier, le prix du polar romand 2021, vitrine du festival Lausan'noir qui n'a finalement pas eu lieu cette années pour les raisons que l'on connaît.

     

    On découvre sur une petite plage du Lac Léman le corps sans vie d'une joggeuse chaussée de baskets roses. Les premiers constats ne laissent planer aucun doute, il s'agit bien d'un meurtre et c'est l'inspecteur Bruno Schneider et son équipe qui se voient attribuer une enquête difficile où il faut définir les mobiles du crime. Mais qui pouvait bien en vouloir à Nathalie Galic, une prof sans histoire qui enseignait la biologie au gymnase ? Les fausses pistes s'enchaînent et les soupçons se portent rapidement sur Grégory Manz, conjoint de Nathalie, dont l'attitude défiante trouble les enquêteurs. Trouveront-ils la réponse sur ce sentier de montagne, au point 1230, l'endroit où Jacques Banier a abandonné volontairement son billet de loterie gagnant ? Que ne ferait-on pas pour encaisser un gros lot de plus de 3 millions de francs ? L'inspecteur Schneider devra compter sur la perspicacité de tous ses collaborateurs pour dompter ce fameux hasard ou ce destin qui ont poussé un individu à devenir un meurtrier.

     

    Que ferait-on de l'argent d'un gros lot de la loterie ? C'est autour de cette question que Laurence Voïta construit son intrigue policière aux entournures originales en dressant une série de portraits à la fois saisissants et réalistes qui nous interpelle par la finesse de leurs réflexions. La romancière, également dramaturge, sait distiller l'introspection des différents personnages en nous conduisant aux conclusions d'une enquête qui va nous livrer son lot de révélations surprenantes. Avec Au Point 1230, on se penchera tout d'abord sur l'étrange triangulation que forme Jacques Banier, l'homme qui renonce à son gain du loto et Nathalie Galic qui retrouve le ticket abandonné et tente d'identifier son propriétaire pour partager les gains alors que son compagnon Grégory Manz tente de la dissuader d'effectuer une telle démarche. Autour de cette joute entre les trois protagonistes, Laurence Voïta nous convie dans l'intimité de la classe moyenne helvétique aux détours de leurs hésitations, contradictions et autres attitudes déconcertantes face à l'attrait du gain bouleversant la quiétude d'un quotidien bien ordonné. L'autre intérêt du roman réside dans l'alternance que constitue l'enquête que mène l'inspecteur Schneider accompagné d'une équipe d'enquêteurs intéressants à l'instar de Sophie Costa sa jeune et impétueuse collaboratrice qui doit faire face à Gérald, son imposant collègue, flic aigri aux opinions régressives tandis que le jeune Jean-Loup Blanchard tente de s'imposer dans l'équipe avec des idées sortant de l'ordinaire. Subtilement, au gré d'échanges parfois vifs et de réflexions originales, on suit ainsi la progression d'investigations aboutissant à quelques retournements de situations qui ne manqueront pas de surprendre le lecteur jusqu'au terme d'un dénouement tout en nuance, teinté de regrets que Julie, la petite fille de l'inspecteur Schneider, mettra en exergue du haut de la naïveté de son jeune âge.

     

    Sans révolutionner le genre, Au Point 1230 est un roman policier plaisant, équilibré et brillamment construit se lisant d'une traite tant Laurence Voïta parvient à susciter de l'intérêt jusqu'à la dernière page ce qui n'est pas une mince affaire pour un récit dépourvu de la moindre goutte de sang.

     

    Laurence Voïta : Au Point 1230. Editions Romann/collection MystER 2020.

    A lire en écoutant : La mer n'existe pas de Art Mengo. Album : Live au Mandala 1997 Sony Music.

  • LOUISE ANNE BOUCHARD : ECCE HOMO. EN DEHORS DU CADRE.

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    louise Anne Bouchard, ecce homo, éditions l'âge d'homme

    Les corps étaient repêchés tard au printemps, lorsque le dégel libérait puis rejetait ce que l'hiver avait de cruel : le froid et la solitude.

    Tommy - Ecce Homo

     

    L'art de la nouvelle est un exercice difficile, ceci d'autant plus dans le domaine de la littérature noire où l'on se focalise davantage sur le choc de la conclusion, au détriment de l'atmosphère du récit et du caractère des personnages que l'on doit pourtant concilier dans un format extrêmement bref. C'est probablement dans ce domaine bien trop méconnu dans nos contrée francophones que l'on peut pourtant apprécier le talent de celles et ceux qui savent jouer avec les codes du genre et qui peuvent donc les intégrer au sein de ce format particulier de la nouvelle à l'instar de Louise Anne Bouchard qui nous propose avec Ecce Homo, pas moins de dix portraits aux nuances du noir le plus varié. Dix portraits, dix esquisses de personnages dont on entrevoit l'âme humaine et sa subtile noirceur que la romancière décline avec un mordant à la fois impitoyable et sarcastique tout en distillant ce sentiment de malaise permanent qui imprègne l'ensemble des intrigues de ce sombre recueil. 

     

    Tommy est le pseudo d'un jeune homme gay dont on découvre le cadavre affreusement mutilé dans un quartier sordide de Montréal.

    Florence est infirmière et navigue entre Thonon et Vevey où elle travaille jusqu'à ce qu'elle perde son emploi et bascule peu à peu dans les méandres d'une folie meurtrière.

    Bob Demper, cadre bancaire explosant de fureur, se remet de sa dépression avant de se lancer dans la peinture. Eloigné de sa femme et de ses enfants, il rumine de sombres pensées dans son atelier à mesure qu'il prend du poids. Mais s'est-il vraiment bien remis de sa dépression ?

    Les jumeaux Erdmann n'ont jamais eu de chance dans leur vie. Abandonné par leur mère ils ont été élevés à la dure dans des institutions. A l'adolescence, leur beauté attire l'attention d'une parent d'élève qui succombe à leur charme.

    Anna, Thomas, Big Maggie. Que l'on fasse de l'équitation, de la course à pied ou de la natation, il n'y a pour eux que des gagnants et des perdants. Une dualité aussi malsaine qu'impitoyable qui lamine les coeurs et broie les esprits. Et gare aux perdants.

    Gaspard suscite leș quolibets de ses camarades et le mépris de son père qui refuse de le défendre. Il trouve refuge dans la solitude et effectue de petits boulots comme la tonte de gazon lui permettant de fouiller les tiroirs de ses clientes tout en rêvant d'Emma Peel à qui il veut ressembler à tout prix.

    Clélia et Lula sont deux soeurs aux caractère dissemblables que tout oppose et dont les trajectoires sont tout aussi différentes.

    Coco : Une enseignante solitaire, un peu amère a d'ores et déjà réservé son emplacement au cimetière de Lausanne, à proximité de la tombe de Gabrielle Chanel. Et puis soudain, lorsqu'elle croise les trois étudiantes qui se sont moquées d'elle, tout bascule.

    Madame de Sève est le nom des ateliers où elle travaille comme styliste au milieu de ses mannequins immobiles qui prennent une allure inquiétante dans la pénombre des lieux tandis que résonne Le Boléro de Ravel. Elle attend son correspondant en repensant à son père qu'elle a perdu si jeune. Pourvu qu'il ne se moque pas de son désespoir. 

    Alex in London c'est le chauffeur que lui a attribué Monsieur Murray pour toute la durée de son engagement en tant que biographe. Une virée dans les rues de l'East London, des réminiscence de Jack L'Eventreur, les textes de Shakespeare et Alex qui souhaite devenir comédien. Elle se prend à rêver. Mais il y a la solitude et l'absence de l'autre.

     

    Avec Ecce Homo, Louise Anne Bouchard nous donne un aperçu de l'humain et de sa propension à basculer dans les méandres d'une noirceur plus ou moins intense en décomposant la photographie du mal être qui enveloppe les individus parcourant l'ensemble des récits troublants de ce recueil de nouvelles noires. Parfois l'horreur se matérialise en plein cadre comme c'est le cas pour Tommy et Florence, deux terrifiantes intrigues où la romancière insuffle tout le talent de son écriture pour dépeindre l'abjection des actes commis. C'est plus particulièrement le cas pour Tommy qui reste la plus belle des nouvelles du recueil avec cette capacité saisissante à dépeindre un cadavre atrocement mutilé tout en insufflant une atmosphère chargée d'une espèce de mélancolie poétique qui imprègne cette nouvelle chargée d'une grande force émotionnelle en nous rappelant les plus terrifiants romans de l'auteur britannique Robin Cook. Mais avec la majeure partie des nouvelles de Ecce Homo, Louise Anne Bouchard nous invite à découvrir le point de bascule en dehors du cadre de la photographie, au delà du terme du récit où elle parie sur l'intelligence mais également sur l'interprétation du lecteur pour imaginer l'éventuelle tragédie qui risque de survenir. Cette incertitude est particulièrement latente avec Bob Demper dont on ne sait ce qu'il va advenir de sa rencontre avec la gérante de son atelier tout comme celle de cette styliste dans Madame de Sève qui attend son mystérieux correspondant. On se situe également dans le doute quant au destin des Jumeaux Erdmann et du bien-fondé de la compassion du policier chargé de la traque de ces deux frères qui n'ont jamais vraiment eu beaucoup de chance dans leur vie. Autant d'interrogations qui donnent davantage d'ampleur à ces récits grinçants et dont le fragile édifice est prêt à basculer à chaque instant. Et puis la noirceur de l'intrigue se situe parfois dans le malaise que Louise Anne Bouchard distille avec maestria dans des récits tels que Gaspard ou Anna, Thomas, Big Maggie où l'on prend la pleine mesure de la situation sur la dernière phrase du récit qui résonne comme un choc inquiétant dont il nous reste à imaginer la force de l'impact. C'est probablement là que l'on savoure toute la force de l'intrigue de Louise Anne Bouchard qui nous malmène dans la noirceur de l'incertitude et du doute au rythme de textes parsemés d'une ironie mordante et d'un regard à la fois cinglant et impertinent mais parfois chargé d'émotion comme elle nous le démontre avec Alex in London qui souligne les affres de la solitude au terme d'un récit tout en subtilité.

    Au final, Louise Anne Bouchard nous offre avec Ecce Homo, dix textes tout en finesse, d'une rare beauté qui explorent toute les nuances de la noirceur de l'âme humaine. 

     

    Louise Anne Bouchard : Ecce Homo. Editions L'Age d'Homme 2020.

     

    A lire en écoutant : 2 Wicky de Hooverphonic. Album : With Orchestra Live. 2012 Sony Music Entertainment Belgium NV/SA.

  • Joseph Incardona : La Soustraction Des Possibles. Le fric c’est chic.

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    joseph incarna, la soustraction des possibles, éditions finitudeEn examinant l’ensemble de l’œuvre de Joseph Incardona on observe tout d’abord le parcours de son alter ego de papier, André Pastrella dont on découvrait les aventures dans un premier roman intitulé Le Cul Entre Deux Chaises (BSN Press 2014) suivi de Banana Spleen (BSN Press 2018) pour s’achever avec Permis C(BSN Press 2016) prequel à la fois tragique et émouvant évoquant l’enfance de l’auteur. Un ensemble de personnages cabossés, vivant à la marge, qui nous rappelle l’univers désenchanté de John Fante ou même de Harry Crews au détour de péripéties déjantées prenant pour cadre la ville de Genève. Oscillant entre la tragédie et la critique sociale, les autres ouvrages de Joseph Incardona ont la particularité de s’aventurer sur le registre du roman noir tout en se déroulant bien loin de nos régions helvétiques. 220 Volts (Fayard Noir 2011) nous entraînait du côté des Alpes françaises tandis que Lonely Betty (Finitude 2010) et Les Poings (BSN Press 2016) nous présentait des coins reculés des USA. On échouait dans une station-service d’une autoroute du sud de la France avec Derrière Les Panneaux Il y a Des Hommes (Finitude 2015) alors que l’on séjournait sur une île perdue du Pacifique dans Aller Simple Pour Nomad Island (Seuil 2014) et que l’on suffoquait dans la touffeur d’un sauna surchauffé en suivant une compétition finlandaise déjantée dans Chaleur (Finitude 2018). Conjonction des lieux, conjonction des genres avec une intrigue se déroulant dans la Genève des eighties à une époque où l’évasion fiscale est considérée comme un art de vivre, Joseph Incardona revient sur le devant de l’actualité littéraire avec La Soustraction Des Possibles en nous proposant un roman à la fois complexe et ambitieux où il est question bien évidemment d’argent, mais également d’amour sur fond de magouilles financières qui vont forcément virer au tragique au détour d’un récit prenant la forme d’une comédie humaine à la fois sombre et féroce.

     

    Aldo Bianchi officie comme moniteur de tennis au luxueux club du parc des Eaux-Vives à Genève. Séduisant, vaguement gigolo, il trouve dans ce magnifique écrin, quelques bourgeoises esseulées en quête d’aventures extraconjugales comme la séduisante Odile Langlois. Au-delà de leur relation, Odile propose à son amant de convoyer entre la France et la Suisse quelques valises pour le compte d’un banquier, relation d’affaire de son mari. Hautes sphères financières sur fond d’évasions fiscales, Aldo côtoie ainsi toute une diaspora de privilégiés et rencontre Sveltlana Novák, une jeune et belle financière ambitieuse dont il tombe follement amoureux. Une passion dévorante conjuguée à cette envie d’obtenir toujours plus, le couple met au point un stratagème pour écrémer une partie de ces fortunes qui transitent dans les coffres de la banque où travaille Sveltana. Mais ils vont découvrir qu’il y a plus vorace qu’eux. Une histoire d’amour, une histoire de fric, une histoire de trahison, les composantes implacables de l’équation de la tragédie.

     

    L’une des caractéristiques du style Incardona ce sont ces fulgurantes digressions qui fusent avant d'éclater comme des feux d'artifice pour retomber sur le fil de l'histoire en définissant deux éléments essentiels de l’intrigue que sont le contexte social et le territoire. Avec La Soustraction Des Possibles c’est donc l’occasion de découvrir Genève, au terme des années 80 alors que la cité calviniste baigne paradoxalement dans un océan d’argent provenant d’une évasion fiscale outrancière qui, sous le couvert du secret bancaire inscrit dans la Constitution helvétique, se présente sous la forme d’une optimisation financière décomplexée. Et à l’aune d’une ère informatique encore balbutiante, on transfère les fonds d’un pays à l’autre dans des valises bourrées d’espèce, que l’on confie à des individus comme Aldo Bianchi qui se chargent du transport contre rémunération. Transactions financières douteuses, blanchiment d’argent, on découvre derrière les façades d’une ville austère toute une série de lieux emblématiques de Genève où se côtoient banquiers avides et entrepreneurs fortunés autour desquels gravitent toute une kyrielle d’individus souhaitant obtenir leur part du gâteau. Que ce soit le quartier des banques, les bars et autres endroits de villégiature d’une diaspora fortunée, les luxueuses résidences du bord du lac ou une périphérie plus modeste se situant en France voisine, Joseph Incardona restitue avec une redoutable précision tout un environnement vicié par l’argent, le pouvoir et une avidité sans fin. Dès lors, on ressent une certaine forme d’amour haine pour cette agglomération où l’on croise quelques personnalités comme Griselidis Réal, Mary Shelley quand ce n’est pas l’auteur lui-même qui interpelle le lecteur tout au long d’un récit rythmé qui ne cesse de bousculer nos convictions quant à l’image de cet univers de la finance s’apprêtant à basculer dans un monde globalisé où les algorithmes et les investissements dans les OGM n’en sont alors qu’à leurs balbutiements. Outre le fait de dépeindre, avec un regard éclairé, une période impitoyable où tout bascule en décrivant au vitriol tout un environnement financier complètement dévoyé, Joseph Incardona n’a pas décidé au hasard de situer son roman à la fin des années 80, puisque cela coïncide également avec le fameux casse de l’UBS, un fait divers qui a défrayé la chronique judiciaire genevoise en 1990 et dont l’auteur a choisi de s’inspirer librement en évoquant l’ombre de la mafia corse commanditaire de ce braquage rapportant un butin de 31 millions francs suisses qui n’a jamais été retrouvé.

     

    Cette mafia corse il en est justement question avec Mimi Leone, un des personnages saisissants de La Soustraction Des Possibles qui découvre l’œuvre de Ramuz et de Hodler ce qui l’incite à parcourir le pays pour retrouver dans les paysages helvétiques cette émotion qui inspira ces deux artistes, tout en profitant de son séjour pour faire fructifier sa fortune. C’est l’autre particularité du style Incardona qui insuffle à chacun de ses personnages cette part d’humanité qui transparaît même chez les individus les plus abjects en leur conférant une vulnérabilité qui se décline sur toute une palette d’émotions qui ne les rends d’ailleurs pas plus sympathiques à l’instar du banquier Horst Ridle, atteint d’un cancer et de Christian Noir comblant sa solitude à coup de lignes de coke et de partenaires tarifiées. Mais le dénominateur commun qui lie l’ensemble des acteurs de La Soustraction Des Possibles c’est bien évidemment cette voracité qui va alimenter une intrigue prenant la forme d’une tragédie impitoyable. Et que ce soit dans les rapports à l’argent, à l’amour et même, de manière plus triviale, au sexe, on retrouve bien cette notion de voracité au cœur de ce triangle relationnel que forme Aldo Bianchi, gigolo pathétique, Odile Langlois, bourgeoise désœuvrés et Sveltana Novák, employée bancaire arriviste, personnages centraux d’un roman s’articulant autour de cette volonté d’en vouloir toujours plus en les conduisant ainsi à leur perte au détour d’une mécanique précise où les destins se dessinent autour de l’âpreté au gain et du crime qui en découle. Ainsi derrière l’opulence du milieu qu’il décrit, des paysages somptueux qu’il dépeint et de l’étude de caractère des personnages qu’il crée, Joseph Incardona nous offre une remarquable et ambitieuse fresque humaine qui flirte avec les codes du roman noir dont il cite un des maître du genre avec un extrait de Fatale (Gallimard 1977) l’un des derniers opus de Jean-Patrick Manchette qui s’intègre parfaitement à un récit nous offrant une multitude de références que les lecteurs, et plus particulièrement ceux ayant séjourné en Suisse et notamment à Genève, se plairont à déceler.

     

    Symbole d’un intrigue parfaite avec cette fine mécanique ornant une couverture dorée tel un lingot clinquant, La Soustraction Des Possibles souligne incontestablement la somme de travail colossal d’un écrivain talentueux nous offrant un roman cinglant d’une rare intensité dont l’impact nous fait encore vaciller une fois l’intrigue digérée. Joseph Incardona est un auteur saisissant.

     

    Joseph Incardona : La Soustraction Des Possibles. Editions Finitude 2020.

     

    A lire en écoutant : Ordinary People de John Legend. Album : Get Lifted. 2004 Getting Out Our Dreams and Sony Music Entertainment Inc.

  • NICOLAS FEUZ : L’OMBRE DU RENARD. L’IMPOSTURE.

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    nicolas feuz,l'ombre du renard,éditions slatkine & cie« Tels sont surtout les comédiens, les musiciens, les orateurs et les poètes. Moins ils ont de talent, plus ils ont d’orgueil, de vanité, d’arrogance. Tous ces fous trouvent cependant d’autres fous qui les applaudissent. »

     

    Erasme ; Eloge de la Folie. 1509.

     

     

     

    Ce retour de lecture dévoile des éléments importants de l’intrigue.

     

     

    A n’en pas douter, Nicolas Feuz peut désormais revêtir son manteau de gloire, lui qui caracole en tête des ventes en Suisse romande en partageant cette consécration avec son camarade Marc Voltenauer, tout deux endossant ainsi dans la région le concept de l'écrivain 2.0 emprunté à Camilla Läckberg, Bernard Minier, Maxime Chattam, Franck Thilliez et autres auteurs à succès dont le marketing éprouvé devient un modèle du genre. Mais il en aura fallu du travail et des efforts pour parvenir à une telle consécration au rythme d’un agenda surchargé pour aller à la rencontre de ses lecteurs afin d’écouler sa marchandise en alternant des dédicaces dans les supermarchés, les librairies indépendantes, les chaînes de librairie, les kiosques à journaux et les salons de littérature noire où il se tient debout derrière des piles de livre en haranguant le passant tel un camelot de foire. Toutes les techniques de vente sont bonnes à prendre en occupant bien évidemment les réseaux sociaux où il peut s’afficher fièrement, bras croisés, à coté de son nouvel ouvrage en vente ou en alimentant l’actualité avec du matériel promotionnel, comme un roman policier pour jeunes adolescents ou une nouvelle fantastique, ce qui lui permet de poursuivre la promotion de son dernier opus, L’Ombre Du Renard paru à la fin de l’été. Succession de rencontres, séances interminables de dédicace, on aurait tort de croire qu’il s’agit là d’une corvée incontournable pour Nicolas Feuz qui confiait à une journaliste de la radio romande qu’il « kiffait » ce type d’activité. On décelait d’ailleurs dans la voix une certaine jubilation à l’idée d’étancher cette importante soif d’ego au gré des retours d’une horde de fans émerveillés. Ainsi Nicolas Feuz et Marc Voltenauer sillonnent désormais toute la Romandie en enquillant une impressionnante série de rencontres au rythme d’un agenda de ministre, ce qui explique d’ailleurs leur absence lors de la remise du prix du Polar romand 2019 pour lequel leurs derniers romans avaient été sélectionnés. Fuite des organisateurs ou constat lucide de la qualité de leurs œuvres respectives au regard de celles des autres concurrents en lice, sans doute ont-ils jugé qu’il n’était pas nécessaire de se déplacer pour regarder ce prix leur passer une nouvelle fois sous le nez et devoir applaudir le discret Frédéric Jaccaud récipiendaire de la récompense avec Glory Hole (Equinox - Les Arènes 2019), ceci au terme d’une sélection finale de qualité où figurait également Le Cri Du Lièvre (BSN Press 2019) de Marie-Christine Horn et L’Oracle Des Loups d’Olivier Beetschen (L'Âge d'Homme 2019). Mais au-delà de toutes ces activités promotionnelles, de ces classements et autres considérations mercantiles, de cette mise en scène de l’auteur posant avec son livre qu’en est-il de la créativité, du travail d’écriture et de la démarche artistique ? Pour Nicolas Feuz, il faut bien l’avouer, il s’agit là d’activités secondaires, presque d’un mal nécessaire pour atteindre les sphères de la notoriété dont il est si friand. Une tâche qu’il faut expédier au plus vite afin de répondre aux exigences commerciales en nous restituant des romans bâclés aux intrigues invraisemblables confinant parfois à l’absurde, ceci pour notre plus grand amusement à l’exemple de son dernier ouvrage, L’Ombre Du Renard, dont le récit tourne autour de la légende du trésor perdu du feldmarschall Rommel.

     

    Le 16 septembre 1943, alors que la Corse vit les dernières heures de l’occupation allemande, un convoi SS quitte précipitamment Bastia en emportant une étrange cargaison composée de six caisses contenant le trésor accumulé par Rommel au gré de ses campagnes militaires dans le nord de l’Afrique. Mais lors du transfert sur une barge, un chasseur américain bombarde l’embarcation qui coule à pic au large du Cap Corse. Les recherches restant vaines, l’histoire devient légende jusqu’à ce que l’on retrouve en 2018, du côté de Neuchâtel, à proximité du cadavre d’un bijoutier, un lingot d’or estampillé de la croix gammée dont la provenance ne laisse planer aucun doute. Il s’agit bien là d’une partie du trésor du Renard du Désert. Chargé de l’affaire, le procureur Norbert Jemsen, secondé de sa greffière Flavie Keller et de l’impétueuse inspectrice fédérale Tanja Stojkaj, va faire face à un groupuscule néo-nazi qui n’hésite pas à exécuter tous les individus qui se mettraient en travers de son chemin. S’enchaîne ainsi une succession de meurtres dont la piste sanglante mènera le trio suisse du côté d’un étrange monastère corse recelant bien des secrets. 

     

    Tout aussi condensé que Le Miroir Des Ames, premier roman de la série Jemsen, Nicolas Feuz obéit désormais aux critères commerciaux de sa maison d’éditions sans trop se soucier d’absurdes considérations artistiques. Avec 216 pages, l’ouvrage entre ainsi dans le moule afin de permettre à l’éditeur, qui a compris qu’il ne fallait pas miser sur un texte de qualité, de l’écouler plus facilement sur le marché des traductions ou, soyons fous, pour une éventuelle adaptation cinématographique. On souhaite d’ores et déjà bonne chance au scénariste chargé de l’adaptation. D’ailleurs, lorsqu’il parle de ses romans, Nicolas Feuz, qui ne lit quasiment pas, fait davantage référence au cinéma en évoquant notamment les films de James Bond, même si l’on pense plutôt aux adaptations d’OSS 117 de Michel Hazanavicius avec ce côté décalé, parfois absurde et ces intonations humoristiques qui ne sont pas forcément une volonté du romancier. Mais devant tant de complaisance au niveau de la violence et de vulgarité au niveau de certains échanges mieux vaut rire que pleurer. On appréciera donc ces tortures élaborées visant à émasculer les victimes (prologue) ou ces réparties recherchées à l'instar de cette tueuse psychopathe déclarant froidement : On va voir comme tu couineras quand je mettrai le feu à ta foufoune (chapitre 64). Pour le reste, on s'achemine sur le standard du thriller avec des phrases courtes qui ne sont pas toujours exemptes de quelques distorsions au niveau de la syntaxe que Nicolas Feuz adapte à sa guise.

     

    Ce conflit n’avait que trop duré et tué de soldats et de gens innocents (page 30).

     

    Son sang giclait noirâtre et par saccades entre ses doigts fripés (page 93).

     

    Au fond de la cuvette, il y avait le lac du Sanetsch, sa couleur glaciaire, et la station supérieure du téléphérique qui reliait le col à la vallée de Gstaad (page 192)

     

    Des yeux baladeurs :

    Les yeux de Beaussant quittèrent les jumelles et se focalisèrent sur l’écran de l’ordinateur portable posé à côté de lui (page 82).

     

    Ce constat sans appel après avoir découvert une victime émasculée, ligotée sur une chaise :

    À l’évidence, c’est un crime. Cet homme a été torturé à mort. Vous devriez ouvrir une information et me saisir du dossier (page 36). 

     

    De petites scories salutaires nous tirant de l'ennui d'un texte ponctué de formules toutes faites à l'instar des gerbes de sang qui giclent ou des rayons du soleil qui baigne les décors que l'auteur évoque tout au long de son intrigue. 

     

    Un peu comme lorsque l’on joue au jeu des sept erreurs, c’est bien au niveau des anomalies en terme de cohérence que l’on prend plaisir à lire un ouvrage de Nicolas Feuz qui ne nous déçoit jamais, ceci d’autant plus lorsqu’il affirme sérieusement que ses récits sont tirés de la réalité de sa profession de Procureur de la République comme il se plaît à le souligner régulièrement lors de ses entretiens avec les médias. Avec L’Ombre Du Renard, tout débute relativement normalement avec un thème intéressant issu de l’histoire de la seconde guerre mondiale jusqu’à ce que l’on arrive en Corse où tout part en vrille. Il y a tout d’abord Beaussant, ce gendarme, certes borderline, qui exécute froidement une tueuse à l’aéroport de Bastia avant de planquer le corps dans le coffre de sa voiture, ceci devant le procureur Jemsen et sa greffière qui ne semblent pas plus perturbés que ça. On se demande même, au terme du récit, ce qu’il est advenu du corps. Puis survient cette scène complètement absurde du tournage de film virant au massacre et dont on découvre les sombres desseins qui ne font que souligner l’indigence d’un plan qui n’a rien de machiavélique et dont on se demande encore comment il a pu fonctionner, hormis si l’on peut compter sur la bêtise crasse des protagonistes, ce qui n’est pas totalement exclu. D’ailleurs il faut bien s’interroger sur la pertinence des choix du gendarme Beaussant qui a cru bon de dissimuler le trésor dans une ancienne mine d’amiante, dont tout le monde connaît les dangers, et qui est désormais atteint d’un cancer incurable. Bien moins spectaculaires que celles relevées dans Le Miroir Des Ames (Slatkine & Cie 2018), Eunoto (The BookEdition 2017) ou Horrora Borealis (The BookEdition 2016), on décèle tout de même un lot  d’invraisemblances soutenues au gré d’un récit alambiqué où par ailleurs l’auteur peine toujours à développer le profil de son personnage central qui reste bien trop en retrait et dont on essaie encore de discerner les motivations qui le poussent à endosser son rôle de magistrat. Il faut dire qu’avec un récit aussi bref, Nicolas Feuz ne parvient pas à trouver l’équilibre entre digressions inutiles comme les considérations sur l’état de la presse romande ou la fiche technique d’un ancien site d’extraction d’amiante et le fil d’une intrigue décousue manquant singulièrement de tenue.

     

     

    Ainsi, en bon commercial qu’il est devenu, Nicolas Feuz répond donc aux attentes d’une maison d’éditions aux concepts éditoriaux formatés dans le domaine du thriller avec pour ambition d’atteindre des objectifs de vente plus conséquents et de plaire au plus grand nombre de lecteurs possible car l'auteur ressemble furieusement à Prosper Bouillon, hilarant personnage d’Eric Chevillard qui évoque les dérives du monde littéraire.

     

    « Prosper Bouillon n’écrit pas pour lui. Il ne pense qu’à son lecteur, il pense à lui obsessionnellement, avec passion, à chaque nouveau livre inventer la torture nouvelle qui obligera ce rat cupide à cracher ses vingt euros. »

     

    Prosper A L’œuvre d’Eric Chevillard. Editions Notabilia 2019.

     

     

    Nicolas Feuz : L’Ombre du Renard. Slatkine & Cie 2019.

     

    A lire en écoutant : Manteau De Gloire de Stephan Eicher. Album : Carcassone. 1993 Polydor.

  • Frédéric Jaccaud : Glory Hole. Derrière le mur.

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    Capture d’écran 2019-11-08 à 15.14.30.pngCultivant la discrétion comme credo, à l’extrême inverse de ces écrivains 2.0 occupant le devant de la scène, Frédéric Jaccaud est devenu, bon gré mal gré, l’une des voix dissonantes de la littérature noire helvétique en interpellant le lecteur avec des romans singuliers et dérangeants tout en s’interrogeant sur le monde qui nous entoure. Probablement s’agit-il d’une démarche similaire à sa fonction de conservateur qu’il occupe à la Maison d’Ailleurs à Yverdon qui explore les univers de la science fiction, des mondes utopiques et des voyages extraordinaires. Ne cherchant pas forcément à plaire, bien au contraire, Frédéric Jaccaud a pu heurter, voire même diviser son lectorat avec des ouvrages comme Hecate  (Série Noire 2014) dont la structure narrative s’articule autour d’un fait divers terrible, ou comme Exil (Série Noire 2016) récit paranoïaque baignant dans les méandres du silicium alimentant une technologie numérique débridée. En suivant Aurélien Masson, l’ancien directeur de la collection Série Noire, chez Equinox – Les Arènes, Frédéric Jaccaud revient une nouvelle fois, là où l’on ne l’attendait pas, en explorant le monde de la pornographie des eighties avec Glory Hole, en lice pour le prix du Polar romand 2019 et qui risque bien de décontenancer quelques membres du jury et quelques lecteurs avertis, en découvrant un roman noir troublant et poignant à la fois, suscitant un certain malaise.

     

    Il y a des promesses qui sont faites pour ne pas être tenues, comme celle de ces trois enfants qui ont juré, sous l’arbre de l’orphelinat, de ne jamais se quitter. Mais bien des années plus tard il ne reste de tout cela plus qu’un vague souvenir qui rejaillit à la vue d’une photographie de Claire étalant ses charmes dans une revue pornographique. Échoués dans une ville portuaire sans nom, Jean veut la retrouver à tout prix en entraînant Michel avec lui pour se rendre à Los Angeles, nouvel Eldorado du sexe qui se décline en format VHS. N’ayant plus rien à perdre, ces deux compères d'infortune vont franchir toutes les limites afin de découvrir ce qu’il est advenu de leur amie qui semble s’être volatilisée dans un environnement de perversions de plus en plus sordides. Quand les promesses deviennent chimères, les espoirs se fracassent aux pieds du Glory Hole. Jean et Michel vont l'apprendre à leurs dépens.

     

    Sujet infiniment casse-gueule, l’exploration du monde pornographique peut donner lieu à une espèce de voyeurisme malsain couplé d’une violence complaisante pour faire frémir de dégoût quelques lecteurs en quête de sensation. Il n’en sera rien avec Glory Hole qui passe en revue, de manière parfois glaçante, cette frénésie du porno des années 80 que l’on consomme désormais sur cassettes VHS en nous interrogeant sur notre rapport avec l’écran avec un parallèle sur l'émergence du monde des jeux vidéos qui nous projette vers le repli et la solitude de l’individu, comme si les eighties incarnaient les prémisses de l'individualisme qui prévaut à notre époque. Une dissolution dans un nuage de pixels. Dans un tel environnement désincarné, bien loin du flash des néons et du scintillement des paillettes, on observe l'envers du décors avec ce coté sordide d’une industrie décomplexée qui laisse place aux pires dérives pour satisfaire les exigences de consommateurs pouvant désormais assouvir quelques ersatz de fantasmes en se dissimulant derrière l’écran de leur téléviseur.

     

    Débutant comme un roman noir, on suit le parcours de deux paumés, Jean et Michel, dont la vie part à la dérive, dans l'indolence d'une cité sans nom qui semble les absorber jusqu'à la découverte de cette photo de Claire, leur amie qu'ils ont perdue de vue depuis tant d'années, malgré cette promesse d'enfant qui devient désormais un nouvel enjeu de retrouvailles. Une obsession apparaissant comme une étincelle dans le morne cours de leur existence qui les poussera au crime afin de financer leurs recherches. Une dérive qui se poursuit à Los Angeles, bien loin du rêve américain que l'auteur enterre définitivement au détour de scènes glauques où ses personnages évoluent à la marge d'un monde clinquant qu'ils ne distinguent que partiellement en côtoyant toute une galerie de laissés-pour-compte et d'individus douteux dont Frédéric Jaccaud dresse un portrait saisissant. Point de bascule du récit, les événements qui se produisent autour d'une séquence ultra violente du Glory Hole, symbole de l'obstacle qu'il faut surmonter, nous entraînent dans une autre dimension qui n’est pas sans rappeler l’univers déliquescent de J. G Ballard autour de sa trilogie de béton avec Crash ! (Folio 2007) son roman emblématique auquel Frédéric Jaccaud rend un hommage appuyé. Même la dynamique des personnages change puisque c’est désormais Michel qui prend l’ascendant sur Jean pour explorer cet univers dérangeant d’une démarche artistique morbide et obsessionnelle aux contours pornographiques meurtriers.

     

    Il en résulte un récit désenchanté où l’amitié sera sacrifiée sur l’autel de l’émancipation pour se départir de vaines illusions faisant de Glory Hole un roman noir éprouvant et émouvant qui vous fera frémir jusqu’à la dernière ligne.

     

    Frédéric Jaccaud : Glory Hole. Editions des Arènes/Equinox 2019.

     

    A lire en écoutant : King Of Sorrow de Sade. Album : Lovers Rock. 2000 Sony Music Entertainment (UK) Ltd.

  • Olivier Beetschen : L’Oracle Des Loups. Légendes éternelles.

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    olivier beetschen, l'oracle des loups, éditions l'âge d'hommeTerre imprégnée de légendes, théâtre d’un grand nombre de batailles emblématiques qui ont marqué la période moyenâgeuse de la Suisse, la région rurale de Fribourg, et plus particulièrement sa ville éponyme dont le caractère médiévale demeure encore soigneusement conservé, devient le cadre d’un roman policier d’Olivier Beetschen où les histoires d’autrefois s’agrègent aux récits d’aujourd’hui pour distiller, avec L’Oracle Des Loups, une intrigue singulière baignant dans une atmosphère envoûtante qui transporte le lecteur à travers les époques, dont les lendemains de l’épique bataille de Morat. Second opus de ce qui apparaît comme une trilogie à venir, entamée avec La Dame Rousse (L’Âge D’homme 2016)on retrouve donc dans L’Oracle Des Loups quelques personnages et certains éléments du premier roman ce qui nous inciterait à découvrir les deux ouvrages dans l’ordre, afin d’en saisir tous les détails et pour avoir une meilleure appréhension de l’ensemble, sans que cela n’apparaisse comme une recommandation indispensable puisque l’auteur parvient tout de même à intégrer les événements du livre précédent au fil d’une intrigue policière qui se révèle plutôt habile.

     

    L’Albinos serait-il de retour à Fribourg ? Tout porte à le croire avec les événements qui secouent la cité. Il y a tout d’abord l’explosion de cet appartement dans la vieille ville, puis la découverte d’un corps décapité au bord de la Sarine qui sont les méthodes usuelles d'intimidation du narcotrafiquant. Chargé de l’enquête, l’inspecteur René Sulić, ancien membre de la brigade des stupéfiants, au physique atypique et grand amateur de Villon et de cafés «fertig», peut compter sur l’aide de son mentor de la brigade criminelle, le légendaire inspecteur Verdon. A la recherche du mystérieux criminel, ses investigations le mènent du côté de la vallée de la Jogne à la rencontre d’Edwige, une jeune universitaire qui lui fait découvrir la légende revisitée des Griffons Rouges retraçant les exploits de ces combattants fribourgeois qui se distinguèrent durant la bataille de Morat. Fracas des combats d’autrefois s’entremêlant aux exactions présentes, légendes oubliées remontant à la surface tandis que les règlements de compte s’enchaînent, René Sulić va avoir fort à faire pour démêler les entrelacs d’une intrigue qui nous entraînent dans les gouffres d’un passé sur lequel veille les loups.

     

    Dans cet enchevêtrement du temps et des époques, l’inspecteur René Sulić devient le pivot de deux univers qui se côtoient dans le contexte d'un récit policier à l'allure classique, imprégné d’une dimension onirique pleine de charme et de surprise d’où émane en permanence une atmosphère à la fois étrange et poétique. Sur les traces de cet enquêteur hors norme, choisissant de se déplacer la plupart du temps à pied, on découvre, au gré de ses pérégrinations, un environnement au charme indéniable, que ce soit les ruelles des vieux quartiers de la ville révélant un passé chargé d’histoire ou cette énigmatique vallée de la Jogne renfermant quelques légendes millénaires. Si les crimes s’enchaînent à un rythme soutenu en laissant présager quelques règlements de compte entre trafiquants, les investigations prennent une toute autre ampleur à mesure que l’inspecteur Sulić s’imprègne d’une légende revisitée qui prend le pas sur les aspects les plus concrets d’une enquête révélant quelques rebondissements inattendus. Songes, rêveries, on pense au personnage de Corto Maltese dans Les Helvétiques (Casterman 1988) avec cette dimension onirique qui prend le pas sur l'aventure tout en distillant ces légendes d'un autre âge affleurant à la surface du présent.

     

    Oscillant sur deux registres que sont l’enquête policière et cette légende qui traverse le temps, Olivier Beetschen parvient mettre en scène une intrigue solide, teintée de quelques nuances surnaturelles qui s’insèrent parfaitement dans l’ensemble d’un roman envoûtant, grâce à une écriture sobre, sans emphase, au service d’un texte extrêmement efficace au charme indéniable. Dépassant ainsi les codes du genre, L’Oracle Des Loups nous révèle, au gré de cette étrange histoire, les facettes d’une ville de Fribourg ensorcelante où les fantômes du passé demeurent toujours présents en jaillissant même des flots de la Sarine pour nous livrer un dernier chant chargé d’émotion.

     

    L’Oracle Des Loups est en lice pour le prix du Polar romand 2019.

     

    Olivier Beetschen : L’Oracle Des Loups. Editions L’Âge D’homme 2019.

     

    A lire en écoutant : Angel From Montgomery de Bonnie Raitt. Album : Streetlights (Remastered). 1974 Warner Records Inc.

  • STEPHANIE GLASSEY : CONFIDENCES ASSASSINES. MEMOIRE MORTELLE.

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    stéphanie glassey, confidences assassines, plaisir de lireS’il avait été publié de nos jours, Aline (Plaisir de lire 2007), premier roman de Charles Ferdinand Ramuz, aurait très certainement pu trouver sa place dans la collection Frisson de la maison d’éditions Plaisir de lire avec cette tragédie classique, véritable réquisitoire social, évoquant la dérive funeste d’une jeune femme séduite puis abandonnée à son sort, dont l’intrigue, imprégnée d’une colossale force poétique brut, intègre finalement tous les éléments qui constituent un roman noir. Si chez Plaisir de lire, l’ensemble de l’œuvre de Ramuz figure dans la collection Patrimoine vivant, on ne manquera pas d’apprécier dans cette collection Frisson, créée en 2007, Confidences Assassines, premier roman de Stéphanie Glassey dont l’une des protagonistes se prénomme justement Aline et dont la trame policière prend pour cadre la localité de Basse-Nendaz, village montagnard du canton du Valais où l’assassinat d’une épicière retraitée va bouleverser cette apparente quiétude qui règne sur la région.

     

    Rien ne va plus à Basse-Nendaz. Dans l’établissement médico–social de la bourgade, on découvre le corps sans vie de Juliette en s’apercevant bien vite qu’il s’agit d’un meurtre comme en atteste l'examen médico-légal exigé par le fils de la victime. Qui pouvait bien en vouloir à cette paisible épicière retraitée sans histoire ? Bien rapidement, on soupçonne Aline, cette aide-soignante un peu bizarre, qui passe aux aveux avant de périr asphyxiée en boutant le feu dans sa cellule. Affaire classée pour la police, mais pas pour Jane, sa collègue de travail, qui ne croit pas à cette version d’un « ange de la mort » au service d’une victime consentante. Sollicitant l’aide de Charlotte, son amie d’enfance et de Léon, leur ancien professeur quelque peu porté sur la boisson, les trois enquêteurs amateurs vont tenter d’éclaircir les zones d’ombre entourant la mort de Juliette. Mais de rumeurs en confidences, le trio de détectives en herbe va mettre à jour quelques secrets enfouis qui ne se révéleront pas forcément en lien avec le meurtre qui les occupe. En contrepoint de cette enquête maladroite, puisera-t-on les réponses en suivant la terrible destinée d’Adèle dont le parcours de vie s’étend du début du XXème siècle jusqu’à nos jours, dans le contexte d’une époque terrible où l’on ne peut accepter la différence ?

     

    Un récit foisonnant pour un texte dense, imprégné d’un style quelque peu lyrique, parfois un brin démonstratif, dont on appréciera toute la beauté de métaphores qui résonnent toujours avec justesse au gré d’une intrigue mouvementée et incertaine se déclinant sur deux époques, on ressort quelque peu étourdi au terme de la lecture de ce premier roman de Stéphanie Glassey qui nous laisse pantelant. Confidences Assassines est avant tout un prétexte pour découvrir tout le tissu social d’un village que la romancière décrit à la perfection par le prisme d’un crime qui va perturber l’ordre établi au sein de ce petit microcosme en nous permettant de prendre la pleine mesure d’une impressionnante galerie de personnages aux caractères savamment étudiés qui leurs confèrent ainsi un charme indéniable au rythme d’interactions, d’échanges et de réflexions d’une singulière richesse. Il se dégage ainsi de cet ensemble une ambiance et une atmosphère extraordinaire, exacerbée par la beauté des paysages décrits dans lesquels évoluent les personnages que ce soit sur les hauteurs de la vallée du Rhône ou dans l'opulente région de Zürich.

     

    L'enjeu du roman consiste à déterminer s'il existe une forme de conspiration ayant poussé Aline à commettre son forfait. Et c'est au terme d'une enquête chaotique menée par une équipe d'amateurs, démunis de moyen que l'on découvrira quelques réponses qui se révéleront plutôt surprenantes à l'instar de cet épilogue déconcertant suscitant davantage de questions et dont les explications académiques sur l'hypnose, sujet chère à la romancière, se révèlent dispensables tout en se demandant comment un docteur en psychiatrie a pu contourner les instances médico-légales ainsi que les institutions policières pour garder sa patiente. Il n'en demeure pas moins que l'enquête prend une tournure réaliste pleine de rebondissements et d'incertitudes, que l'on retrouve dans certains récits de Dürrenmatt, en côtoyant ces deux jeunes femmes volontaires que sont Jane et Charlotte, secondées par l'inénarrable Léon, ancien flic reconverti dans l'enseignement, cloué dans un fauteuil roulant et dont les vers de Racine, qu'il cite à tout bout de champ, tombent toujours fort à propos.

     

    Mais si le charme de l’enquête reste indéniable, Confidences Assassines prend une toute autre ampleur en suivant, sur une alternance du passé et du présent, la destinée d’Adèle dont l’ascendance et la descendance vont impacter toute sa vie prenant la forme d’une longue tragédie sans fin, imprégnée de colère, de désespoir et dont certains événements ne manqueront pas de marquer d’autres membres de la communauté. Fille honnie, dont l’exil à Zürich devient un long calvaire, Adèle retrouve cette rage de vivre lors de son retour au village avec cette envie de revanche sur le monde qui l’a rejetée et dont l’apaisement, au terme de sa vie, se décline sur quelques pages d’une rare beauté. Avec ce personnage hors norme, on pense bien évidemment à l’Aline de Ramuz, mais également au Journal D’Une Femme De Chambre d’Octave Mirbeau (et non pas Mirabeau comme indiqué dans les œuvres citées de l’ouvrage) en découvrant, au gré de l’ascension sociale d’Adèle et de son mariage avec un homme d’affaire peu scrupuleux, tous les travers de la bourgeoisie helvétique du début du XXème siècle tout en évoquant quelques moments peu reluisants de l’histoire suisse, comme la fourniture d’armement au régime nazi.

     

    Transactions immobilières douteuses et souvenirs mortels aux conséquences tragiques, Stéphanie Glassey dépeint, avec un indéniable talent et une véritable force évocatrice, ce Valais au charme rugueux dont on découvre les terribles secrets au gré de Confidences Assassines.

     

    A noter que Confidences Assassines est en lice pour le prix du Polar romand 2019 et que l'on pourra retrouver la romancière Stéphanie Glassey à l'occasion du salon Le Livre Sur Les Quais qui se tiendra à Morges du 6 au 8 septembre 2019.

     

    Stéphanie Glassey : Confidences Assassines. Editions Plaisir de lire, collection Frisson 2019.

     

    A lire en écoutant : Danse Macabre par Camille Saint-Saëns. Album : Saint-Saëns : Danse Macabre – Philharmonia Orchestra & Charles Dutoit. 1981 Decca Music Group Limited.

  • MARIE-CHRISTINE HORN : LE CRI DU LIEVRE. LES MACHOIRES DU PIEGE.

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    Capture d’écran 2019-07-11 à 22.34.57.pngDans le paysage de la littérature noire helvétique, Marie-Christine Horn s’est toujours distinguée en adoptant les codes du genre afin de mieux les transgresser pour surprendre le lecteur au détour d’une écriture aussi maîtrisée qu’incisive qui met davantage en lumière le thème abordé. Ainsi La Piqûre (L’Âge d’Homme 2017) et Tout Ce qui Est Rouge (L’Âge d’Homme 2015), deux romans policiers mettant en scène l’inspecteur Rozier, prennent une tournure déconcertante puisque le policier reste toujours en retrait pour laisser un espace plus important aux protagonistes impliqués dans les enquêtes, ce qui permet d’avoir un regard plus aigu et plus sensible sur les sujets évoqués, que ce soit l’immigration et les défis qui se posent en matière d’intégration ou l’univers psychiatrique et les thérapies des patients au travers de l’art brut. Avec 24 Heures (BSN Press 2018), bref roman oscillant entre le thriller et le roman noir, le lecteur découvrait le monde de la course automobile et de ses rivalités tout en s’immisçant dans l’intimité d’une famille et des secrets qui en découlent. D’ailleurs on reste dans le domaine du cercle familial puisque le dernier ouvrage de la romancière aborde le délicat sujet des violences domestiques avec un roman noir engagé, au titre mystérieux et inquiétant, Le Cri Du Lièvre.

     

    Comme à l’accoutumée, Manu est partie en forêt, à la cueillette de champignons, lui donnant ainsi l’occasion d’échapper à l’enfer de son quotidien, de laisser derrière elle, les affres d’un travail pesant et d’un chef odieux et surtout de ne plus croiser Christian son mari aussi volage que violent. Une balade incertaine qui prend la forme d’une errance volontaire de plusieurs jours. Une fuite en avant avec cette volonté de se fondre dans cette nature luxuriante. Mais la découverte d’un lièvre se débattant vainement pour s’extirper du piège qui l’entrave va déclencher toute une série d’événements qui s’enchaînent en donnant l’occasion à Manu de croiser d’autres victimes de maltraitance comme Nour la jeune infirmière fragile ou des femmes révoltées à l’instar de Pascale, une gendarme qui peine à étouffer cette colère qui gronde en elle. Les trajectoires de trois destins de femmes bafouées qui s’entremêlent pour ne former plus qu’une seule et même tragédie.

     

    Le Cri Du Lièvre met donc en lumière ce hurlement silencieux de la souffrance domestique qui s’installe dans l’intimité du cercle familial et que les proches, amis et collègues ne sauraient ou ne voudraient percevoir. Un sujet tabou que Marie-Christine Horn aborde, avec autant de force que de conviction, au travers d’un texte pertinent qui décline toutes les formes de brutalités qui s’installent parfois de manière insidieuse au sein du couple. Parce que le thème des violences conjugales a fait l’objet de récits ineptes, particulièrement dans le domaine du thriller, avec des auteurs renouvelant leur fond de commerce d’horreurs, de tortures et de violences gratuites où le sensationnalisme du récit desservait un sujet si sensible, il faut saluer toute les nuances d’un texte subtile, tout en retenue, qui aborde pourtant, de manière frontale, ce mal insidieux qui frappe tant de femmes. Une violence sous-jacente, qui n'en est que plus impactante, imprègne donc l’ensemble de ce court récit faisant l’étalage de tous les maux qui peuvent ronger un couple à l’exemple de celui que forme Christian et Manu et dont cette dernière se remémore, au gré de son errance forestière, quelques épisodes marquants qui l’ont peu à peu détruite. Mais que dire du mariage des parents de Manu dont Marie-Christine Horn dépeint le lent déclin avec une lucidité et un réalisme qui fait frémir. Bien loin de toutes mises en scène spectaculaires, la tragédie s'inscrit dans la dérive d'un quotidien qui n'en est que plus terrifiant en entraînant les protagonistes vers leurs funestes destinées.

     

    Oscillant entre son envie de fuite et sa volonté de se confronter à son agresseur, Manu, jeune femme vulnérable, s'achemine à son corps défendant vers le fait divers qui va bouleverser sa vie. Point de bascule et symbole omniprésent d'un destin auquel elle ne peut échapper, le lièvre piégé devient ainsi la représentation de cette épouse meurtrie qui ne peut supporter l'image de détresse que l'animal lui renvoie. Fuite ou confrontation voici donc pour Manu les enjeux qui sont posés en fonction des rencontres qu’elle va faire avec d’autres femmes meurtries comme Nour ou Pascale cette policière ambivalente dont on regrettera le manque de développement tant ce personnage de gendarme paraissait prometteur et dont on aurait aimé découvrir plus en détail le parcours au sein de l’institution policière qui semble avoir généré toute une partie de sa colère et de sa frustration, devenant ainsi source de danger. 

     

    Cruel et poignant éclairage d’un mal insidieux générant de terribles faits divers défrayant l’actualité, Le Cri Du Lièvre est un roman noir essentiel qui dépeint avec beaucoup de justesse et d’à propos les mécanismes de délitement et de violence rongeant des foyers à la dérive qui abandonnent leurs rôles de conjoints pour endosser désormais ceux de victimes et de bourreaux. Glaçant.

     

    Marie-Christine Horn : Le Cri Du Lièvre. BSN Press 2019.

     

    A lire en écoutant : Retourne Chez Elle de Ariane Moffat. Album : Le Cœur Dans La Tête. 2005 Les disques Audiogramm Inc.

  • ANTONIO ALBANESE : 1, RUE DE RIVOLI. PHILOSOPHIE NOIRE.

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    Capture d’écran 2019-05-05 à 18.39.15.pngPour celles et ceux qui en douteraient encore, il va de soi que l’on apprécie la maison d’éditions BSN Press et plus particulièrement la ligne éditoriale de son directeur, Giuseppe Merrone, notamment en ce qui concerne la littérature noire romande sur laquelle il porte un regard décalé par rapport aux critères des grands succès commerciaux du polar helvétique en tablant davantage sur l’intelligence du lecteur que sur le consumérisme de masse, ce qui vous donne une idée de son ambition et de son optimisme au regard du classement hebdomadaire des meilleurs ventes d’une des grandes chaînes de librairie de la Suisse romande. Dans un tel contexte, il sera difficile pour Antonio Albanese de figurer dans un tel palmarès, ceci d’autant plus s’il persiste à invectiver les lecteurs par le biais de Matteo Di Genaro, oisif fortuné qui se plaît à bousculer les codes d’une société bien-pensante au gré d’enquêtes expéditives prenant la forme d’une critique sociale plutôt corsées, teintée de quelques traits d’humour corrosif. Dans ce qui apparaît désormais comme une série, on avait rencontré cet enquêteur atypique séjournant à Paris, dans Une Brute Au Grand Cœur (BSN Press 2014) qui abordait la thématique de la prostitution tandis que Voir Venise Et Vomir (BSN Press 2016) nous entraînait dans les méandres de l’obscurantisme religieux et de l’intolérance. De retour à Paris, du coté du 1, Rue De Rivoli, on retrouve donc avec une certaine jubilation Matteo Di Genaro qui persiste à aborder les questions existentielles sous l’angle d’une éthique plus que minimale, prétexte aux digressions les plus provocantes qui ne manqueront pas d’interpeller le lecteur à défaut de le faire rire aux éclats.

     

    De retour à Paris, Matteo Di Genaro a la désagréable surprise de constater que l’immeuble qu’il possède au 1, rue de Rivoli n’a toujours pas été vendu. Ce n’est pas tant le fait que ce bien immobilier, dont il n’a que faire, soit devenu un squat qui le dérange, mais plutôt que l’on vienne de découvrir un cadavre dans l’un des appartements occupés. Toujours prompt à se mêler des affaires des autres, ceci d’autant plus qu’il reste propriétaire des lieux, Matteo se lance dans une enquête où il lui faudra surmonter les préjugés, ceci d’autant plus que tout accuse un africain plus ou moins sdf qui rôdait dans les environs. Une aubaine, pour le père de la victime, François De Fidos, chef de file d’un parti nationaliste qui voit la possibilité d’une récupération politique lui permettant de se profiler pour les élections à venir. Mais en s’immisçant dans la communauté du squat Matteo va rapidement mettre à jour des affaires de famille peu ragoûtantes en rencontrant Cécile De Fidos, membre active du collectif, tout à l’opposé de son père dont elle n’apprécie guère les orientations politiques.

     

    Il s’agit avant tout d’une question d’équilibre pour ce format court évoquant avec autant d’esprit et de concision, les thématiques de l’inceste, de la propriété, de l’héritage que l’auteur aborde sous la forme d’une intrigue policière qui demeure secondaire en renvoyant dos à dos les courants politiques qui ne sont guères épargnés. Plus que les entournures d’une enquête plutôt convenue, on se délectera des diatribes enflammées d’un personnage qui se plait à provoquer les lecteurs qui ne manqueront pas d’apprécier cette liberté de ton, teintée d’un humour acide pouvant parfois nous faire grimacer. Roman satirique, tout comme les précédents, 1, Rue De Rivoli a surtout pour vocation de nous interpeller sur des notions de patrimoine qui prennent un tout autre sens lorsqu’elles sont évoquées par l’entremise d’un personnage de fiction richissime qui peut se permettre de nous invectiver du haut de sa colossale fortune. Une mise en abîme d’autant plus vertigineuse qu’elle ne fait que renforcer le sentiment d’arrogance qui émane de ce personnage ambivalent que l’on se surprend à estimer malgré tout.

     

    Ponctué de petites phrases mordantes et de répliques assassines, sans pour autant sombrer dans le pamphlet pontifiant ou lénifiant, on savourera donc la brièveté d’un texte à la fois drôle et irrévérencieux, dont les apartés sont désormais la marque de fabrique d’un auteur qui a pour ambition de secouer le lecteur afin de le pousser dans ses retranchement pour l’inciter à la réflexion. Et puis il y a cette écriture vive, ce regard affûté mettant en exergue toutes les carences sociales évoquées et cette intensité dans le rythme de l’intrigue qui font de 1, Rue De Rivoli un roman noir satirique qui sort résolument de l’ordinaire.

     

     

    Antonio Albanese : 1, Rue De Rivoli. BSN Press 2019.

     

    A lire en écoutant : Beyond The Mirage interprété par Paco de Lucia, John Mc Laughlin & Al Di Meola. Album : Paco de Lucia, John Mc Laughlin & Al Di Meola. 1996 Deca Records France.