bsn press

  • MARIE-CHRISTINE HORN : LE CRI DU LIEVRE. LES MACHOIRES DU PIEGE.

    Imprimer

    Capture d’écran 2019-07-11 à 22.34.57.pngDans le paysage de la littérature noire helvétique, Marie-Christine Horn s’est toujours distinguée en adoptant les codes du genre afin de mieux les transgresser pour surprendre le lecteur au détour d’une écriture aussi maîtrisée qu’incisive qui met davantage en lumière le thème abordé. Ainsi La Piqûre (L’Âge d’Homme 2017) et Tout Ce qui Est Rouge (L’Âge d’Homme 2015), deux romans policiers mettant en scène l’inspecteur Rozier, prennent une tournure déconcertante puisque le policier reste toujours en retrait pour laisser un espace plus important aux protagonistes impliqués dans les enquêtes, ce qui permet d’avoir un regard plus aigu et plus sensible sur les sujets évoqués, que ce soit l’immigration et les défis qui se posent en matière d’intégration ou l’univers psychiatrique et les thérapies des patients au travers de l’art brut. Avec 24 Heures (BSN Press 2018), bref roman oscillant entre le thriller et le roman noir, le lecteur découvrait le monde de la course automobile et de ses rivalités tout en s’immisçant dans l’intimité d’une famille et des secrets qui en découlent. D’ailleurs on reste dans le domaine du cercle familial puisque le dernier ouvrage de la romancière aborde le délicat sujet des violences domestiques avec un roman noir engagé, au titre mystérieux et inquiétant, Le Cri Du Lièvre.

     

    Comme à l’accoutumée, Manu est partie en forêt, à la cueillette de champignons, lui donnant ainsi l’occasion d’échapper à l’enfer de son quotidien, de laisser derrière elle, les affres d’un travail pesant et d’un chef odieux et surtout de ne plus croiser Christian son mari aussi volage que violent. Une balade incertaine qui prend la forme d’une errance volontaire de plusieurs jours. Une fuite en avant avec cette volonté de se fondre dans cette nature luxuriante. Mais la découverte d’un lièvre se débattant vainement pour s’extirper du piège qui l’entrave va déclencher toute une série d’événements qui s’enchaînent en donnant l’occasion à Manu de croiser d’autres victimes de maltraitance comme Nour la jeune infirmière fragile ou des femmes révoltées à l’instar de Pascale, une gendarme qui peine à étouffer cette colère qui gronde en elle. Les trajectoires de trois destins de femmes bafouées qui s’entremêlent pour ne former plus qu’une seule et même tragédie.

     

    Le Cri Du Lièvre met donc en lumière ce hurlement silencieux de la souffrance domestique qui s’installe dans l’intimité du cercle familial et que les proches, amis et collègues ne sauraient ou ne voudraient percevoir. Un sujet tabou que Marie-Christine Horn aborde, avec autant de force que de conviction, au travers d’un texte pertinent qui décline toutes les formes de brutalités qui s’installent parfois de manière insidieuse au sein du couple. Parce que le thème des violences conjugales a fait l’objet de récits ineptes, particulièrement dans le domaine du thriller, avec des auteurs renouvelant leur fond de commerce d’horreurs, de tortures et de violences gratuites où le sensationnalisme du récit desservait un sujet si sensible, il faut saluer toute les nuances d’un texte subtile, tout en retenue, qui aborde pourtant, de manière frontale, ce mal insidieux qui frappe tant de femmes. Une violence sous-jacente, qui n'en est que plus impactante, imprègne donc l’ensemble de ce court récit faisant l’étalage de tous les maux qui peuvent ronger un couple à l’exemple de celui que forme Christian et Manu et dont cette dernière se remémore, au gré de son errance forestière, quelques épisodes marquants qui l’ont peu à peu détruite. Mais que dire du mariage des parents de Manu dont Marie-Christine Horn dépeint le lent déclin avec une lucidité et un réalisme qui fait frémir. Bien loin de toutes mises en scène spectaculaires, la tragédie s'inscrit dans la dérive d'un quotidien qui n'en est que plus terrifiant en entraînant les protagonistes vers leurs funestes destinées.

     

    Oscillant entre son envie de fuite et sa volonté de se confronter à son agresseur, Manu, jeune femme vulnérable, s'achemine à son corps défendant vers le fait divers qui va bouleverser sa vie. Point de bascule et symbole omniprésent d'un destin auquel elle ne peut échapper, le lièvre piégé devient ainsi la représentation de cette épouse meurtrie qui ne peut supporter l'image de détresse que l'animal lui renvoie. Fuite ou confrontation voici donc pour Manu les enjeux qui sont posés en fonction des rencontres qu’elle va faire avec d’autres femmes meurtries comme Nour ou Pascale cette policière ambivalente dont on regrettera le manque de développement tant ce personnage de gendarme paraissait prometteur et dont on aurait aimé découvrir plus en détail le parcours au sein de l’institution policière qui semble avoir généré toute une partie de sa colère et de sa frustration, devenant ainsi source de danger. 

     

    Cruel et poignant éclairage d’un mal insidieux générant de terribles faits divers défrayant l’actualité, Le Cri Du Lièvre est un roman noir essentiel qui dépeint avec beaucoup de justesse et d’à propos les mécanismes de délitement et de violence rongeant des foyers à la dérive qui abandonnent leurs rôles de conjoints pour endosser désormais ceux de victimes et de bourreaux. Glaçant.

     

    Marie-Christine Horn : Le Cri Du Lièvre. BSN Press 2019.

     

    A lire en écoutant : Retourne Chez Elle de Ariane Moffat. Album : Le Cœur Dans La Tête. 2005 Les disques Audiogramm Inc.

  • ANTONIO ALBANESE : 1, RUE DE RIVOLI. PHILOSOPHIE NOIRE.

    Imprimer

    Capture d’écran 2019-05-05 à 18.39.15.pngPour celles et ceux qui en douteraient encore, il va de soi que l’on apprécie la maison d’éditions BSN Press et plus particulièrement la ligne éditoriale de son directeur, Giuseppe Merrone, notamment en ce qui concerne la littérature noire romande sur laquelle il porte un regard décalé par rapport aux critères des grands succès commerciaux du polar helvétique en tablant davantage sur l’intelligence du lecteur que sur le consumérisme de masse, ce qui vous donne une idée de son ambition et de son optimisme au regard du classement hebdomadaire des meilleurs ventes d’une des grandes chaînes de librairie de la Suisse romande. Dans un tel contexte, il sera difficile pour Antonio Albanese de figurer dans un tel palmarès, ceci d’autant plus s’il persiste à invectiver les lecteurs par le biais de Matteo Di Genaro, oisif fortuné qui se plaît à bousculer les codes d’une société bien-pensante au gré d’enquêtes expéditives prenant la forme d’une critique sociale plutôt corsées, teintée de quelques traits d’humour corrosif. Dans ce qui apparaît désormais comme une série, on avait rencontré cet enquêteur atypique séjournant à Paris, dans Une Brute Au Grand Cœur (BSN Press 2014) qui abordait la thématique de la prostitution tandis que Voir Venise Et Vomir (BSN Press 2016) nous entraînait dans les méandres de l’obscurantisme religieux et de l’intolérance. De retour à Paris, du coté du 1, Rue De Rivoli, on retrouve donc avec une certaine jubilation Matteo Di Genaro qui persiste à aborder les questions existentielles sous l’angle d’une éthique plus que minimale, prétexte aux digressions les plus provocantes qui ne manqueront pas d’interpeller le lecteur à défaut de le faire rire aux éclats.

     

    De retour à Paris, Matteo Di Genaro a la désagréable surprise de constater que l’immeuble qu’il possède au 1, rue de Rivoli n’a toujours pas été vendu. Ce n’est pas tant le fait que ce bien immobilier, dont il n’a que faire, soit devenu un squat qui le dérange, mais plutôt que l’on vienne de découvrir un cadavre dans l’un des appartements occupés. Toujours prompt à se mêler des affaires des autres, ceci d’autant plus qu’il reste propriétaire des lieux, Matteo se lance dans une enquête où il lui faudra surmonter les préjugés, ceci d’autant plus que tout accuse un africain plus ou moins sdf qui rôdait dans les environs. Une aubaine, pour le père de la victime, François De Fidos, chef de file d’un parti nationaliste qui voit la possibilité d’une récupération politique lui permettant de se profiler pour les élections à venir. Mais en s’immisçant dans la communauté du squat Matteo va rapidement mettre à jour des affaires de famille peu ragoûtantes en rencontrant Cécile De Fidos, membre active du collectif, tout à l’opposé de son père dont elle n’apprécie guère les orientations politiques.

     

    Il s’agit avant tout d’une question d’équilibre pour ce format court évoquant avec autant d’esprit et de concision, les thématiques de l’inceste, de la propriété, de l’héritage que l’auteur aborde sous la forme d’une intrigue policière qui demeure secondaire en renvoyant dos à dos les courants politiques qui ne sont guères épargnés. Plus que les entournures d’une enquête plutôt convenue, on se délectera des diatribes enflammées d’un personnage qui se plait à provoquer les lecteurs qui ne manqueront pas d’apprécier cette liberté de ton, teintée d’un humour acide pouvant parfois nous faire grimacer. Roman satirique, tout comme les précédents, 1, Rue De Rivoli a surtout pour vocation de nous interpeller sur des notions de patrimoine qui prennent un tout autre sens lorsqu’elles sont évoquées par l’entremise d’un personnage de fiction richissime qui peut se permettre de nous invectiver du haut de sa colossale fortune. Une mise en abîme d’autant plus vertigineuse qu’elle ne fait que renforcer le sentiment d’arrogance qui émane de ce personnage ambivalent que l’on se surprend à estimer malgré tout.

     

    Ponctué de petites phrases mordantes et de répliques assassines, sans pour autant sombrer dans le pamphlet pontifiant ou lénifiant, on savourera donc la brièveté d’un texte à la fois drôle et irrévérencieux, dont les apartés sont désormais la marque de fabrique d’un auteur qui a pour ambition de secouer le lecteur afin de le pousser dans ses retranchement pour l’inciter à la réflexion. Et puis il y a cette écriture vive, ce regard affûté mettant en exergue toutes les carences sociales évoquées et cette intensité dans le rythme de l’intrigue qui font de 1, Rue De Rivoli un roman noir satirique qui sort résolument de l’ordinaire.

     

     

    Antonio Albanese : 1, Rue De Rivoli. BSN Press 2019.

     

    A lire en écoutant : Beyond The Mirage interprété par Paco de Lucia, John Mc Laughlin & Al Di Meola. Album : Paco de Lucia, John Mc Laughlin & Al Di Meola. 1996 Deca Records France.

  • Nicolas Verdan : La Coach. Tyrannie interne.

    Imprimer

    Capture d’écran 2018-10-28 à 23.03.57.pngLa troisième édition du festival du polar Lausan’noir aura lieu le samedi 3 et le dimanche 4 novembre 2018 et accueillera 20 auteurs du genre noir dans les murs du Lausanne Palace. Cocktail, brunch et tables rondes se dérouleront dans ce cadre prestigieux et si le programme ne manquera pas de susciter quelques intérêts avec des animateurs qui, souhaitons-le, auront pris le temps, cette année, de lire les livres des auteurs qu’ils interviewent, on ne peut s’empêcher de penser que la voilure a été quelque peu réduite, laissant présager d’une fin prochaine du festival, comme ça été le cas pour la Scène du crime du salon du livre de Genève. A moins qu’il ne s’agisse d’une stratégie pour mettre en valeur les romanciers du polar de la région romande ce qui est une bonne chose si le public est au rendez-vous. Espérons également qu’Olivier Norek, parrain de cette édition, se satisfera de ce titre honorifique en ne faisant pas faux-bond au dernier moment, comme ça été le cas lors de l’édition précédente, peu satisfait, semble-t-il, du temps consacré aux dédicaces.  Quoiqu’il en soit, en guise de préambule, avant de s’ébaudir dans les fastes d’un luxueux palace, vous pourrez déjà rencontrer Marie-Christine Horn et Gilles de Montmollin, deux auteurs de la littérature noire chez BSN Press, le vendredi 2 novembre 2018 dès 1700 à la librairie d’occasion Molly & Bloom tenue par Nicolas Verdan qui dédicacera également son dernier ouvrage (on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même), La Coach, un roman noir social, figurant parmi les trois finalistes en lice pour le Prix du Polar Romand 2018.

     

    Rendement, rationalisation, plus de six cents offices postaux doivent fermer dans le pays. Une tâche qui a été confiée à Alain Esposito, cadre dynamique de Swiss Post, devant établir une stratégie afin de faire passer la pilule d’une décision aussi impopulaire. Surmené, sous pression et fragilisé par des difficultés au sein de son couple, ce manager s’adjoint les compétences de Coraline Salamin, une coach charismatique qu’on lui a recommandé. Mais s’agit-il vraiment d’une rencontre fortuite ? Car sous l’influence de cette femme redoutable, Alain Esposito  pourrait perdre complètement pied. Et c’est probablement ce que souhaite Coraline, désireuse de venger la mort de son frère qui s’est jeté sous un train après la fermeture de l’office postal dont il était l’administrateur. Sur fond de libéralisme débridé et de cynisme entrepreneurial, les plus froides vengeances peuvent se mettre en place.

     

    Subjectivité et mauvaise foi, ceci d’autant plus que je n’ai pas lu La Séquence de Stefan Catsicas (Favre 2018) et Le Casseur d’Os de Sebastien Meier (Fleuve Noir 2018), les deux autres romans en final,  il va de soi que l’on se prend à espérer que Nicolas Verdan obtienne avec La Coach le Prix du Polar Romand, puisqu’il s’agit d’un récit s’inscrivant dans l’actualité du pays lorsque sa parution coïncidait avec le scandale des manipulations comptables de Car Postal. Récompenser un tel ouvrage deviendrait donc un geste politique dans le sens étymologique du terme avec un roman noir dénonçant les dérives de cette ancienne régie de la Confédération qui s’inscrit désormais dans une exigence de rationalisation au détriment de tous les usagers. On aurait donc tord d’invoquer le hasard ou la coïncidence à la lecture de La Coach, car l’auteur, à la fois journaliste indépendant et romancier, parvient tout simplement à capter cette lente dissolution du service public qui s’opère dans le pays, au profit d’une logique de rentabilité se déclinant au rythme d’objectifs managériaux qui mettent la pression sur l’ensemble des acteurs de l’entreprise.

     

    Il va de soi que dans un tel contexte, Nicolas Verdan peut mettre en scène une tragédie touchant l’ensemble de ses personnages. Car au-delà de ses certitudes et de son assurance, on décèle chez Coraline Salamin, La Coach, quelques failles, voire même une détresse certaine qui la rend probablement plus humaine, mais guère plus sympathique. Cette détresse on la retrouve au travers d’un individu comme Alain Esposito, ce manager quelque peu dépassé, souhaitant trouver une assise et une légitimité en intégrant un groupe de cadres supérieurs à la fois odieux et cyniques qui deviennent de véritables références dans un monde ultra libéral. Dans un tel univers où l’efficacité se traduit dans la rapidité de décisions parfois terribles, le parcours de David, le frère de La Coach, apparaît comme le véritable martyre d’un drame social qui met en exergue toute l’inhumanité de l’entreprise.

     

    Avec une écriture à la fois précise et incisive, dénonçant, entre autre, l’individualisme exacerbé par la culture du moi et du coaching personnalisé, Nicolas Verdan met en situation une femme dynamique et charismatique sillonnant le pays à toute vitesse au volant de sa Mini Cooper ou en emprutant des trains express qui transitent dans des gares où fourmille une cohorte d’usagers pressés par le temps. De son espace et de son temps, dans ce pays où les noms des anciennes régies fédérales prennent des consonances anglo-saxonnes, l’auteur interpelle le lecteur au gré d’un récit peu ordinaire et terriblement lucide avec un fait divers terrible, résultant de ces pressions insupportables qui pèsent sur l’ensemble d’une population vivant au rythme d’une croissance effrénée et complètement débridée.

     

    Dans le paysage de la littérature Suisse romande, un roman noir tel que La Coach fait indéniablement figure d’exception en mettant en exergue, au travers du fait divers, les défaillances sociales d’un pays où la détresse et la solitude deviennent les pendants d’une société basée sur le résultat et le profit à n’importe quel prix, en laissant sur le carreau toutes celles et ceux qui ne supporteraient pas la pression d’un tel modèle social. Inquétant et clairvoyant, La Coach est un roman noir terrible, projetant un éclairage pertinent sur ce climat  cruel et impitoyable qui règne au sein de ces grandes régies d’état que l’on a désormais privatisées.

     

    Nicolas Verdan : La Coach. Editions BSN Press 2018.

    A lire en écoutant : My Life Is Going On de Cecilia Krull. Singles : La Casa De Papel. 2018 Atresmedia Mūsica S.L.U.