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  • Jurica Pavičić : La Femme Du Deuxième Etage. Cadeau empoisonné.

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    C'est peu dire que Jurica Pavičić a emporté tant l'adhésion du public que de la critique avec une myriade de prix célébrant L'Eau Rouge (Agullo 2021), premier ouvrage publié en France pour cet auteur croate qui n'a rien d'un débutant puisqu'il a déjà écrit sept romans ainsi qu'une pièce de théâtre et quelques recueils de nouvelles. Avec un tel succès, bon nombre de lecteurs attendaient l'auteur au tournant en se demandant s'il allait réitérer ce coup d'éclat qui s'incarnerait donc avec La Femme Du Deuxième Etage, un roman intimiste publié en Croatie deux ans avant L'Eau Rouge. Les spéculateurs en seront donc pour leur frais mais retrouveront avec un certain plaisir de nombreux thèmes chers au romancier à l'instar du tourisme et de ses excès, notamment dans sa ville natale de Split où se déroule l'ensemble d'un récit qui prend des allures de roman noir autour d'un fait divers somme toute assez ordinaire mais qui transcende pourtant les codes du genre.

     

    Cela fait maintenant onze ans que Bruna purge sa peine à la prison de Pozega, en Croatie, pour le meurtre de sa belle-mère qu'elle a empoisonnée. Elle dort peu, travaille à la cuisine du centre de détention et prend le temps de se remémorer ce destin qui a fait basculer sa vie. Elle se souvient de la ville de Split où elle a toujours vécu, de sa rencontre avec Frane qui aspire à devenir marin. Un coup de foudre suivi du mariage puis de l'emménagement au deuxième étage de la villa des parents de Frane où vit Anka sa belle-mère qui régente encore la vie de son fils. Puis soudainement, il y a cette crise cardiaque dont Anka est victime et qui la rend partiellement handicapée en bouleversant la vie de Bruna qui doit s'en occuper tandis que son mari vogue sur les flots. Peu à peu, le poids devient trop lourd. Et puis il y a cette boîte en fer de mort-aux-rats qui devient la seule lueur d'espoir pour s'extraire de cet enfer quotidien. Bruna se remémore tout cela à un mois de sa sortie de prison. Que va-t-il advenir d'elle ?

     

    Avec La Femme Du Deuxième Etage on change complètement de registre en quittant la dimension du roman chorale qui prévalait avec L'Eau Rouge pour s'immerger dans l'intimité du destin ordinaire de Bruna qui va éclater avec ce fait divers devenant ainsi le point névralgique d'un récit envoûtant où l'on se plait à découvrir les reliefs de cette vie terne que l'auteur égrène avec talent au gré d'une écriture soignée et immersive. Même si l'on connaît dès le début les contours du fait divers qui va conduire Bruna en prison, Jurica Pavičić se concentre dans la première partie du récit sur les raisons qui ont entraîné son personnage central à commettre un tel acte, tandis que la seconde partie du roman s'intéresse au devenir de Bruna à sa sortie de prison avec cet espèce d'exil sur l'île de Dvrenik Veli à proximité de Split. Il émerge ainsi du texte des sentiments ambivalents comme l'empathie que l'on éprouve pour Bruna, cette femme meurtrie qui empoisonne peu à peu sa belle-mère qui n'a pourtant rien d'un monstre. C'est l'intérêt de ce récit bien construit où l'auteur prend soin de rester mesuré en présentant dans l'entourage de Bruna tout une galerie de personnages aux caractères mesurés qui font que l'on évite ainsi l'écueil du récit larmoyant en adoptant la tonalité du fait divers qui se construit autour d'existences banales auxquelles on ne manque pas de s'attacher à l'instar de Suzana, la meilleure amie de Bruna ou de Frane ce mari trop souvent absent qui ne se rend compte de rien avec un mélange d'amour et de lâcheté. Puis au gré de ces décennies qui s'égrènent autour de l'existence de ses protagonistes, Jurica Pavičić ne manque pas d'évoquer, en arrière-plan, quelques péripéties de l'histoire de la Croatie contemporaine qui bouscule parfois, par petites touches, la vie rangée et troublante d'une meurtrière qui aspire davantage à l'oubli qu'au pardon en s'éloignant définitivement de son entourage qui lui rappelle son passé. Un beau roman noir aux accents poétiques qui ne manquera pas de fasciner le lecteur.

     

    Jurica Pavičić : La Femme Du Deuxième Etage. Editions Agullo 2022. Traduit du croate par Olivier Lannuzel.

    A lire en écoutant : Jackson de Slavic Soul Party. Album : New York Underground Tapes. 20212 Barbès Records.

     

  • Jurica Pavičić : L'Eau Rouge. Trajectoire croate.

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    jurica pavičić,l'eau rouge,éditions agulloService de presse

     

    Dénicheurs de talent au sein de contrées méconnues, cela fait maintenant près de cinq ans, que les éditions Agullo n'ont de cesse de nous proposer des textes aboutis en provenance notamment des pays de l'Europe de l'est à l'instar de la Pologne représentée par Wojciech Chmielarz et son inspecteur Jakub Mortka au fil d'une série qui est devenue une référence dans le domaine du roman policier. Puis c'est du côté des Balkans que la maison d'éditions nous a entraîné en nous permettant de découvrir le côté obscur de la Slovaquie avec Arpád Soltész, auteur de deux romans noirs glaçants tels que Il Etait Une Fois Dans L'Est et Le Bal Des Porcs où l'on prend la pleine mesure d'un état complètement dévoyé et livré à la merci d'organisations mafieuses dénuées du moindre scrupule. Toujours dans les Balkans, avec un premier polar croate traduit en français, c'est désormais sur la côte dalmate que l'on va s'aventurer avec L'Eau Rouge de Jurica Pavičić, au gré d'une intrigue policière nous projetant sur la trajectoire du pays se déroulant sur l'espace des trois dernières décennies qui ont bouleversé la destinée de tout un peuple. 

     

    Août 1989, village du Misto, niché au bord de la mer Adriatique, situé non loin de Split, les habitants sont en émoi depuis la disparition de Silva, une jeune fille de 17 ans dont on est sans nouvelle après l'avoir aperçue une dernière fois lors de la soirée estivale où toute la jeunesse de la localité était présente. Chargé de l'enquête, l'inspecteur Gorki Sain explore en vain toutes les pistes possibles pour retrouver Silva dont on découvre qu'elle était impliquée dans un trafic de drogue. Puis survient l'effondrement du régime de Tito qui pousse Gorki Sain à démissionner suite à une purge au sein des forces de police L'enquête s'enlise avant d'être enterrée définitivement. Désormais seul avec sa mère, Mate, frère jumeau de Silva, s'obstine dans ses recherches pour savoir ce qu'il est advenu de sa sœur sans que les années qui passent n'entament sa détermination. C'est ainsi que par le prisme du fait divers et d'une quête sans fin, on suit les destins de tous ceux qui ont côtoyé Silva pour former une grande fresque historique de la Croatie contemporaine.

     

    C'est souvent autour du crime que l'auteur met en exergue les carences sociétales qui pèsent sur une nation. Avec L'Eau Rouge, Jurica Pavičić va bien au-delà de la simple dénonciation puisqu'il s'attache à dépeindre autour de la disparition de Silva rien de moins que  tout le contexte historique de la Croatie des 30 dernières années où se succèdent la chute du régime de Tito, la guerre des Balkans, l'effondrement économique qui s'ensuivit pour laisser place à un capitalisme débridé s'incarnant dans le domaine du tourisme et des investissements immobiliers. Tout cela, Jurica Pavičić le met en scène d'une manière magistrale autour des proches  de la disparue, mais également par le biais des témoins et enquêteurs qui se sont trouvés impliqué dans ce fait divers. Ainsi les chapitres prennent le nom des protagonistes que l'on va retrouver au fil des années qui passent en rythmant un récit passionnant où l'enjeu réside bien évidemment à savoir ce qu'il est advenu de Silva. Pour le savoir, l'auteur nous invite à suivre les parcours variées de ses personnages gravitant bien évidemment en Croatie, et plus particulièrement au sein du petit village de Misto, mais dont les trajectoires surprenantes nous entraine également du côté de la Suède, de l'Espagne, de l'Allemagne, du Canada et même dans des régions méconnues bordant la mer de Chine méridionale. C'est de cette manière que l'on observe l'évolution d'individus attachants à l'instar de Mate qui tente désespérément de retrouver sa soeur ou de Gorki Sain, fils de partisan et policier qui va s'adapter aux changements en jouant le jeu de promoteurs immobiliers prêts à investir leurs deniers sur cette côte dalmate qui devient la proie de tous les appétits de grands groupes financiers cherchant à diversifier leurs capitaux. On assiste de cette manière à l'évolution radicale d'un pays communiste qui s'adapte aux modèles économiques libéraux pour faire de la Croatie une nation désormais connue pour ses attraits touristiques qui se développent à un rythme effréné.

     

    Ainsi le drame qui touche la famille de Silva et l'intrigue policière qui s'ensuit, font donc écho au contexte historique qui marque la Croatie pour faire de L'Eau Rouge une grande fresque subtile qui dépeint brillamment le devenir d'un pays méconnu que le lecteur ne manquera pas d'apprécier au terme d'un récit captivant.

     

    Jurica Pavičić : L'Eau Rouge (Crvena Voda). Editions Agullo/Noir 2021. Traduit du croate par Olivier Lannuzel.

     

    A lire en écoutant : Agra de Slavic Soul Party! Album : Duke Ellington's Far East Suite. 2016 Ropeadope LCC.